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Entre tours, vieux bistrots et hôtels de luxe

ANNE-CÉCILE HUWART – LE SOIR – Samedi 28.02.2004

Deux touristes traînent leur valise à roulettes sur le sol lisse et désert de l’esplanade de l’Europe, qui longe la gare. Ils jettent un oeil perdu vers un taxi circulant au loin. Avant de s’engouffrer dans le métro creusé au pied de la tour des pensions.

Les vitres anonymes de l’immense bastion reflètent les façades qui le jouxtent.La brique usée frôle le verre et l’acier blinquant. Un ballet de voitures contourne la place Bara remise à neuf, où souffle un vent piquant.

C’est la première fois que je viens à Bruxelles, lâche Philippe, venu de Paris pour affaires. Et je dois dire que l’accueil est assez glacial. Ce n’est pas très harmonieux par ici.

Du côté de l’avenue Fonsny, les nouveaux hôtels de luxe côtoient les bistrots d’où s’échappent des relents de bière. Trois hommes déboulent sur le trottoir. J’ai rien contre ce quartier, moi, lâche l’un d’eux, cigarette sous la moustache. J’y travaille depuis des années. J’ai mes repères.

Deux filles pénètrent dans un phone-shop. Elles plaisantent avec le gérant et se dirigent vers une cabine. Ça me va de bosser ici, commente-t-il. On voit plein de gens différents. Sauf qu’il fait sale. Trop de crasses. Et puis ça sent l’urine. Sans parler des gens qui volent et qui cassent les voitures…

Plus loin, le capot d’un 4 4 reluisant pointe à l’entrée d’un garage, à la tête d’une enfilade de véhicules du même style. En trois ans, j’ai jamais eu de problème, relate Elsakykali, le patron du garage. C’est vrai qu’il fait sale et que tout est en chantier. Mais de nouveaux bâtiments se construisent. Globalement, je trouve que l’aspect du quartier s’améliore.

Un épicier de la rue de Merode sort sur le pas de la porte. Je suis né ici il y a 50 ans, relate André. C’était tranquille à l’époque. Il n’y avait pas autant de voitures, pas autant de crasses. Il y avait des commerces partout. Les maisons étaient jolies. Dans certaines, il y avait du tapis plain jusque dans la cave !

André ignore combien de temps il restera dans son magasin. Un jour, je sais que je devrai partir, explique le commerçant. Comme tous les autres ici. On m’a déjà proposé 250.000 euros. Mais que voulez-vous que j’achète aujourd’hui avec ça ? J’ai tout de même besoin d’un rez-de-chaussée commercial. De plus, je n’ai pas envie de prendre le risque de perdre mes clients en déménageant. Je crois néanmoins que je n’aurai pas le choix. A 50 ans, il est trop tôt pour cesser de travailler.

Le commerce d’informatique voisin a quant à lui déjà pris le large pour s’implanter chaussée de Charleroi. Sans aucun regret, conte une responsable.

D’année en année, les maisons de maître s’effacent autour de la gare du Midi. Rue d’Angleterre, l’atelier Sokotan, squatté par des artistes pendant plusieurs mois, n’est plus qu’un amas de gravats. Qui fera place tôt ou tard à de nouveaux bâtiments modernes, aux fenêtres anonymes.·

Des boulangers optimistes

Plantée à l’angle des rues de Merode et d’Angleterre, la boulangerie Artipain tranche avec le décor qui l’entoure. Elle brille comme un éclat d’optimisme et de modernité dans ce quartier en pleine mutation.

Yener et Sylvana ont grandi aux abords de la gare du Midi. Mon père a lancé la boulangerie en 1975, dans la maison d’en face, rue d’Angleterre, explique Yener, en frottant son comptoir. Il y a six ans, j’ai repris le commerce. Mais nous avons dû changer l’implantation car tout l’îlot va être démoli. Nous aurions souhaité acheter mais c’est impossible dans ce quartier actuellement : le propriétaire d’une grosse maison de maître à l’abandon, ici plus loin, demande 600.000 euros ! Vous imaginez…

Pour ne pas perdre leur clientèle, les commerçants ont juste traversé la rue de Merode. Ils louent désormais une surface commerciale dans une ancienne maison. Les travaux entrepris pour tout moderniser sont bénéfiques, sourit Sylvana. Les gens voient que c’est propre et frais.

Sylvana voit d’un bon oeil la transformation du quartier. A midi, on ne désemplit pas. Les employés de bureau, de plus en plus nombreux, viennent chercher leur casse-croûte. Pour nous, c’est tout bénéfice. Comme pour les autres commerçants du coin : épiciers, libraires… Ça va devenir un peu comme à la gare du Nord par ici. Plein de vie la journée mais désert la nuit. Je n’aime pas vraiment me promener par ici le soir. Déjà pendant la journée, on assiste régulièrement à des sac-jackings juste ici, au feu rouge devant notre vitrine !

Yener et Sylvana logent désormais en dehors de Bruxelles. Mais ils restent attachés à leur quartier natal. On y voit de tout. Des costards-cravates, des étudiants, des prostituées, des clodos. Ce quartier est un grand condensé de la société.·











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