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On ne prête qu’aux riches

– « Le Soir », jeudi 14 février 2008

La Cour des comptes stigmatise la « mixité ».

Région bruxelloise. Politique des grandes villes et contrats de quartier plaident pour plus de mixité. Qui serait un leurre.

ENTRETIEN

Un rapport de la Cour des comptes s’est penché sur la politique fédérale des grandes villes (contrats de ville et de logement). Chargé de recherches au FNRS et chercheur au laboratoire de géographie humaine de l’ULB, Mathieu Van Criekingen y relève une série de critiques déjà formulées à propos des contrats de quartier.

— Selon le rapport, la mixité prônée par les politiques de rénovation urbaine ne profiterait qu’aux nantis. Les contrats de quartier sont-ils aussi pervertis ?

Ici aussi on parle de mixité et de revitalisation. Une série de projets sont d’ailleurs gérés par les communes grâce au cofinancement des contrats de quartier et de la politique des grandes villes. La politique des grandes villes a été mise en place en 1999 par le commissaire du gouvernement chargé de la politique des grandes villes, qui n’était autre que Charles Picqué. C’est le même qui a initié la politique des contrats de quartier. La présentation du dernier contrat de quartier Rouppe (Le Soir d’hier) de la Ville de Bruxelles comporte la même ambiguïté : il vise à améliorer le cadre de vie et à susciter des effets d’entraînement de rénovation par le privé. Dès qu’on refait une rue, on donne une nouvelle valeur à un espace, qui peut être capté par une hausse des loyers, sur lesquels les pouvoirs publics n’ont aucune prise.

— Les contrats de quartier n’ont donc rien de social ?

Ici, on attire d’abord des classes moyennes dans des quartiers populaires dans l’espoir que cela génère des recettes pour les communes. Si on ne maîtrise pas le foncier, il n’y aura plus de classes populaires. Elles sont alors obligées d’aller dans des quartiers accessibles, notamment à Molenbeek. Comme cette commune connaît le même type de mutation, Bruxelles finit par exporter ses pauvres, vers Charleroi par exemple.

— Le rapport dit que la mixité est à sens unique. Les riches investissent les quartiers pauvres et pas l’inverse. La mixité ne serait qu’un argument électoral ?

C’est un concept fédérateur et tarte à la crème. Il présente l’avantage de mettre tout le monde d’accord. C’est moins politiquement correct de dire qu’on veut gentrifier un quartier. Or, les quartiers centraux de Bruxelles ne sont pas ceux qui ont le plus besoin de davantage de mixité. La mixité est dans le discours : on a l’impression que les pouvoirs publics doivent d’abord aider les riches pour pouvoir s’occuper ensuite des pauvres. D’où la question de l’intentionnalité. La gentrification est-elle un effet pervers de la rénovation ou simplement le cœur de la stratégie ? Un autre argument souvent mis en avant, c’est la participation des habitants aux projets via les CLDI. C’est une démocratie plus formelle qu’effective. On leur demande un avis quand les grandes options sont arrêtées, comme pour la couleur d’un banc public.


Longtemps tristounette, la place Saint-Géry est devenue un haut lieu de la branchitude bruxelloise. © Rodenbach

Les effets négatifs de la gentrification

Extrait du rapport de la Cour des comptes « La politique fédérale des grandes villes, Examen des contrats de ville et des contrats de logement 2005-2007 ».

« La notion de mixité sociale s’avère être un concept très vague. (…). Le plus souvent, (…) il est question d’attirer des classes moyennes dans des quartiers défavorisés pour y créer une mixité sociale (il est rarement préconisé de promouvoir la mixité sociale dans des quartiers plus aisés). En l’occurrence, les motifs sont le renforcement de la cohésion sociale, l’amélioration des revenus des communes, etc.

Même en souscrivant à l’idée que la création d’une mixité sociale est susceptible d’apporter une solution à des problèmes sociaux, il faut – dans le cadre d’une politique axée sur les défavorisés – prendre sérieusement en considération les effets négatifs de la gentrification : des augmentations de prix peuvent conduire à l’éviction hors de ces quartiers des titulaires de revenus faibles. » (p. 47)

Télécharger le rapport de la Cour des comptes.











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