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Le plan de développement international de Bruxelles : qu’en penser ?

– Denys Ryelandt, avocat, Vice-président de l’Association de Comités de Quartier Ucclois

La lecture du « schéma de base » de ce PDI ne peut manquer d’interpeller les Bruxellois soucieux d’un développement harmonieux de leur ville. Si ce document n’a pas une valeur juridique, il a cependant été présenté au Parlement bruxellois et ses grandes lignes ont même été reprises par le Ministre – Président de la Région de Bruxelles – Capitale dans sa déclaration gouvernementale, le 17 octobre 2007. Il faut, hélas, le dire de manière nette : ce projet ne vise pas le bien-être des habitants et ne parait même pas améliorable tant il est orienté vers la « vente » de Bruxelles, considérée comme une marchandise internationale. La « feuille de route » établie par le Gouvernement le 15 janvier ne corrige malheureusement pas les défauts essentiels du shéma de base, même si certains sujets qui fâchent n’ont pas été repris.

Le travail a été commandé par le Ministre – Président à la société de consultants PriceWaterhouseCoopers, laquelle a vu Bruxelles comme une ville qui doit profiter de son statut de capitale de l’Europe pour mieux asseoir sa place de ville internationale et ne pas se laisser distancer par d’autres grandes villes. C’est à longueur de pages qu’il est fait référence à ce statut et au profit qu’on peut en tirer. Si cette affirmation peut se comprendre jusqu’à un certain point, elle n’est plus acceptable quand l’objectif se limite à l’économique. C’est ainsi que les auteurs du projet prônent des constructions grandioses : énorme stade de football, salle de spectacle de 15.000 places, centre de congrès, complexes commerciaux, immeuble – phare « House of Europe » pour souligner (pour ceux qui l’ignoreraient) la présence de l’Europe à Bruxelles, etc… Dix zones constituent les pôles du développement, dont plusieurs qui sont les dernières grandes réserves foncières publiques : les quartier européen, du Mont des Arts avec le Pentagone, du Heysel, de la gare du Midi, de Tour et Taxis, de la cité administrative, de Josaphat, de Delta, de la gare de l’Ouest, de Schaerbeek-Formation. Une vraie démesure, révélant que Bruxelles doit prioritairement « se vendre » aux investisseurs, tout sacrifier pour le développement des institutions européennes et le confort de ses fonctionnaires, pour attirer les touristes étrangers, etc …

L’aspect de la mobilité est très sommairement envisagé, mais avec l’obsession qu’il faut tout faire pour fluidifier le trafic. Si encore le développement des transports en commun était prioritaire, ce serait une bonne nouvelle, mais force est de constater qu’on se limite à quelques grandes recommandations qui n’engagent pas à grand’chose et sont déjà archi-connues ( augmenter la vitesse des transports publics, créer des sites propres, …) et surtout qu’on semble vouloir faciliter le trafic automobile de transit (développer le Ring, créer des parkings, …). Bref, aller à contre – courant d’une mobilité durable.

Se rendant compte que Bruxelles n’a pas les moyens financiers d’une telle politique, les auteurs ne s’avancent guère sur la faisabilité de leurs recommandations : ils suggèrent un partenariat avec le fédéral, un recours au secteur privé, … Tout ceci donne l’impression : décidons de le faire ; on verra bien plus tard comment on va le payer !

La place fait défaut pour entrer dans des détails et notre objectif n’est pas de décortiquer le PDI mais plutôt de voir ce qu’il apporterait aux habitants si on mettait en œuvre ses grandes recommandations. De manière globale, on en retire l’image d’une démission. Démission par le pouvoir public qui abandonne Bruxelles au marché, comme s’il s’agissait d’un produit, comme si Bruxelles devait se mesurer aux autres grandes villes à caractère international, être la plus compétitive. Autre constat global : ce PDI est truffé de pétitions de principe, de lieux communs, d’affirmations qu’on se garde bien d’expliquer, qui ne sont énoncées que dans la perspective de la philosophie pré-déterminée. Il n’y a même aucune réflexion de base, aucune réflexion critique sur ce que peut être une position internationale. C’est ainsi que si un quartier est considéré comme trop misérable, on se contente un peu facilement de dire qu’on va y faire de la mixité. Cette expression cache en réalité la pensée d’y faire des investissements, ce qui signifie en clair détruire pour reconstruire. Il n’est pas venu aux auteurs de ce PDI l’idée d’expliquer pourquoi ce quartier est défavorisé et comment on pourrait y remédier en respectant ses habitants. Le plan n’a manifestement pas été pensé dans la perspective de la résorption de la pauvreté, de la recherche d’une solidarité inter-quartiers, de la recherche d’une insertion des moins favorisés. Et ce par la construction de logements à portée de leurs moyens, par la possibilité d’accéder à une culture de base proche de chez eux, par le développement d’espaces verts dans leurs quartiers, par la création de pistes cyclables, etc… C’est évidemment plus difficile…Mais pour toutes ces innombrables personnes déjà fragilisées, quel intérêt y a-t-il que Bruxelles soit la 5ième ou la 15ième ville européenne ? Certainement, le désavantage d’une nouvelle hausse sensible du coût de la vie et donc une marginalisation accrue !

Les auteurs du plan ont évidemment perçu que, s’ils se limitaient à une vision économique, les critiques ne manqueraient pas. Aussi ont-ils abordé d’autres facettes, comme :« équipements de confort et qualité de vie », « qualité de l’environnement, développement durable et lutte contre la dualisation », « politique du logement et mixité sociale ». Mais ces quelques pages (7 sur 99 !) ressemblent plus à une accumulation de lieux communs qu’à une véritable politique urbaine orientée vers le bien-être des habitants, quand ce ne sont pas des recommandations visant expressément au développement international de la ville. Par exemple, quand il est question de sécurité, de propreté et d’enseignement, on lit ceci : « Il manque peut-être de certaines écoles internationales pour attirer des entreprises étrangères à Bruxelles » ! (p.66) (Le ghetto pour les riches existe aussi…) « Les bruxellois et les visiteurs…ont parfois une perception de Bruxelles peu sécurisante. C’est un point critique car une ville qui a une réputation avérée d’insécurité met en péril son développement international… Il s’agit non seulement de travailler sur l’image et l’avenir de certains quartiers, mais également de renforcer la présence publique (sic) afin de rassurer… Il faut également concentrer des moyens importants sur les quartiers à fort potentiel touristique (centre-ville) et international (quartier européen) afin que l’image de la capitale de l’Europe ne soit pas mise à mal. Cela passe par un nettoiement plus intensif des endroits les plus fréquentés… » (p.67) (Et tant pis pour ceux qui ne sont pas dans les beaux quartiers !) Il faut « mener des politiques volontaristes de mise à l’emploi… , une plus grande mixité socio-économique …, la revitalisation de l’espace public le plus dégradé, la rénovation du logement ancien …, la formation et la mise à l’emploi des bruxellois … » (p.71) (Que de belles recommandations faciles à énoncer !)

Ceci est plus intéressant mais reste dans les généralités : « La mixité sociale doit être un des fils conducteurs du développement urbain. Il s’agit …d’éviter le confinement de la pauvreté dans des ghettos sociaux et d’assurer … l’installation des classes moyennes dans des zones d’interventions prioritaires… De même, une politique spécifique et ciblée par zone et par quartier doit être élaborée en liaison avec le développement de grands équipements à vocation internationale. Il est en effet essentiel que ceux-ci ne soient pas seulement une réponse à la demande internationale mais également un levier fort de déploiement et de relance de certains quartiers… (p.73)

Ne nous y trompons pas : jusqu’à un certain point, ce projet n’a pu être conçu que parce que nous sommes déjà imbibés de la logique de la performance, de la réussite (économique, s’entend). Loin de nous l’idée qu’il faut négliger l’atout formidable que représente la présence d’institutions européennes et la réputation internationale de la ville, mais il ne faut pas sacrifier les habitants pour ces institutions ni pour une image internationale de la ville. Il est nécessaire d’effectuer un arbitrage – difficile, certes – entre l’international et lebruxellois. Nous avons commencé la critique de ce plan en disant notre impression d’une démission. Nous la terminons en affirmant que ce qui fait totalement défaut dans ce projet de ville, c’est la notion de valeurs, le respect d’une communauté humaine vivante. Même la charte fondamentale de l’Union Européenne repose sur la défense des valeurs humaines. Puisse ceux qui nous dirigent s’en souvenir !











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