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Les habitants du quartier Midi ne sont pas les pièces d’un puzzle…

Carte blanche publiée dans « Le Soir », le 06 juillet 2005

Le projet d' »internationalisation » des abords de la gare du Midi, conçu dans la perspective de l’arrivée du TGV, offre aujourd’hui le paysage absurde d’un quartier éventré au petit bonheur la chance, au fil de 15 ans d’acquisition de terrains sous la houlette de la Région de Bruxelles-Capitale. Mais cette vision, celle d’un aménageur, d’un observateur de passage ou d’un investisseur hypothétique, ne rend pas compte de l’existence d’habitants et d’usagers du quartier, sacrifiés sur l’autel de l' »internationalisation » et de la mise en concurrence des métropoles européennes, mais aussi des communes qui les constituent. Et cela dans le but d’attirer l’investissement privé direct, seul à même désormais, selon le discours officiel, d’alimenter les budgets nécessaires à la conduite de politiques publiques.

En résumé: détruisons des maisons pour construire des bureaux qui financeront des maisons via les charges d’urbanisme. L’absurde n’est pas loin, puisque les sociétés internationales ne manifestent aucun début d’intérêt pour ce nouveau pôle tertiaire fantasmé sur le papier. Et comme le bureau ne vient pas, le logement non plus…
Les risques de ce partenariat public-privé sont assumés par la Région mais, in fine, ce sont des promoteurs privés qui rachètent les terrains, réalisent les projets, encaissent les bénéfices auprès d’éventuels clients… qui auront toutes les chances d’être publics. Les principaux immeubles de bureaux construits à ce jour du côté saint-gillois de la gare, et mis en vente sur le marché mondial, n’ont en effet trouvé pour acquéreur que le public: la SNCB, l’ONSS, etc. Ils sont dès lors frappés par la mainmorte et leur rendement fiscal est nul.

Ce « petit Manhattan » en rappelle un grand: le quartier Nord, resté durant des années à l’état de terrain vague et sauvé, comme tout le marché bruxellois du bureau aujourd’hui en crise, par des institutions ou entreprises publiques devenues locataires des surfaces excédentaires après avoir bradé et privatisé une partie du domaine public.

Pour justifier l’expropriation de 4 îlots au quartier Midi, c’est la création de pas moins de 9000 emplois qui est invoquée! Mais en quoi le déménagement de sociétés (fussent-elles privées) d’un quartier de Bruxelles vers un autre, est-il vecteur de nouveaux emplois? Et, pour attirer ces sociétés, à combien de commerces et d’emplois locaux les autorités ont-elles déjà mis fin?

N’en déplaise au Ministre-Président Charles Picqué, il vaut d’épiloguer sur « ce que les gares génèrent comme sociologie » pour ne pas oublier que ce sont des hommes, des femmes et des familles que l’on sacrifie à des rêves de béton. Le bas de Saint-Gilles est multiculturel par nature, marqué par les communautés juive, espagnole, grecque et portugaise, maghrébine ensuite, puis polonaise. Le Midi est et restera, par la force des choses, le lieu de toutes les arrivées. Mais certains « immigrés », dont on sous-estime le « dynamisme », sont moins internationaux que d’autres, investisseurs en transit légal, susceptibles d’ouvrir des bureaux et de créer ainsi les emplois locaux dont tout Bruxellois est sensé rêver: ouvriers-nettoyeurs, employés, personnels d’accueil et de sécurité. Ainsi, la Région et la Commune n’accueillent pas l’étranger; elles accueillent « l’international », qu’il leur faudra encore retenir… de peur qu’il ne parte trop vite vers d’autres gares.

Quoi qu’il en soit, il serait bon que l’accompagnement social, considérant cette « sociologie » particulière, soit au moins à la hauteur des déclarations. Lutter contre le cercle infernal de la précarisation et préserver le tissu social sur lequel repose la vie urbaine devrait être une priorité pour ceux qui sont en charge de l’intérêt public. Lorsqu’une famille, relogée par l’antenne sociale dans un bloc condamné, en vient logiquement à sa deuxième expulsion, on mesure la fragilisation de la population par les pouvoirs publics. Et que dire d’indemnités de déménagement de 750 euros, consenties uniquement aux locataires habitant la zone avant 1997, lesquels doivent attendre que leur îlot soit officiellement « traité » pour y prétendre, et n’y ont droit que s’ils trouvent (par eux-mêmes) à se reloger dans la région bruxelloise…?!

Et il ne suffit pas de décréter des arrêtés d’insalubrité et des permis de démolir (un tantinet opportunistes tant les pouvoirs entre la commune, la Région et la « société de développement urbain » sont confondus), pour régler le problème des locataires et des propriétaires expropriés. Les habitants ne disposant que de faibles revenus sont pour la plupart contraints à l’exode hors de Bruxelles. Car la flambée des loyers est aussi une des facettes de l' »internationalisation » de Bruxelles. Il serait donc temps que les pouvoirs publics reviennent à une conception un peu plus terre à terre de l’intérêt public. Mais cela semble exclu par le mode opératoire qu’ils ont choisi, à savoir la « concession » de cette « mission de service public » à une société mixte, la SA Bruxelles-Midi.
Tout se passe en fait comme si, par l’intermédiaire de cette société, la Région pouvait employer les méthodes du privé et jouer ainsi sur les deux tableaux pour mener à bien ses projets immobiliers (achat notamment des maisons au gré à gré en limitant au maximum des expropriations trop coûteuses, sous-traitance de l' »accompagnement social », etc.).

Mr Picqué déclarait d’ailleurs en 1994 que c’étaient « les conditions du marché » qui devaient rendre la SA Bruxelles-Midi « à même de remplir pleinement les missions qu’elle s’est assignées ». La réalisation d’impératifs sociaux était bel et bien devenue, comme la réalisation de projets de logements, tributaire du marché.

Selon Mr Picqué, « un terrain vague est moins dommageable socialement qu’un vieux parc [de logement, NDA] pourrissant ». Mais cet élan social serait plus crédible si le relogement de tous les habitants était assuré, dans de bonnes conditions, avec des loyers qu’ils peuvent supporter et de préférence à proximité de leur logement actuel (la Commune de Saint-Gilles ne dispose-t-elle pas après tout du deuxième parc de logements non sociaux après Bruxelles-ville?).

Par ailleurs, un bilan indépendant de l’état du « vieux parc pourrissant » permettrait d’envisager de conserver et de rénover un nombre non négligeable de logements. Les fonds de l’Accord de coopération Fédéral-Région (Beliris) seraient sans doute mieux utilisés à cette fin, plutôt que d’être mobilisés pour ériger des terrains vagues en attente d’investisseurs.

Ceci éviterait également la honte – spectre de Manhattan – de devoir un jour brader les espaces investis à des investisseurs privés appelés à boucher les trous du passé. Ce serait tout à l’honneur des responsables politiques que de troquer leurs lunettes de visionnaires contre une loupe permettant de percevoir les dynamiques locales existantes (sociales, culturelles, économiques), afin de ne pas réduire les quartiers de gare à des quartiers internationaux, l’international à l’offre libre de bureaux, l’assainissement à la « tabula rasa », capable aussi de prendre en compte les effets sociaux néfastes d’interventions urbaines dans un contexte global de précarisation et de hausse des loyers. In fine, il s’agirait de voir que l’intérêt général n’est pas forcément dans la poursuite d’un engrenage infernal économiquement peu rationnel, menant pas à pas à une situation kafkaïenne que personne n’a voulue. Un tel changement raisonné de perspective constituerait sans nul doute une belle vitrine politique et urbaine pour Saint-Gilles et une avancée démocratique pour la Région de Bruxelles-Capitale!

Thomas Dawance
Architecte, Centre de Recherche Urbaine, ULB

Stefan De Corte
Chercheur, Cosmopolis, VUB

Jamal Es Samri
Sociologue

Corinne Gobin
Directrice du Groupe de recherche sur les acteurs internationaux et leurs discours, ULB

David Jamar
Chercheur en anthropologie urbaine, ULB

Mathieu Van Criekingen
Chercheur en géographie humaine, ULB

Benedikte Zitouni
Sociologue, Cosmopolis, VUB











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