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Main basse sur la ville, le retour

– « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

L’adoption du nouveau « Plan de développement international » marque un tournant dans les politiques urbaines à Bruxelles. En effet, il consacre un nouveau modèle de développement social, économique ou culturel de la ville entièrement subordonné à des critères de compétitivité internationale des territoires urbains. Ce triomphe, certes encore modeste en termes de réalisations de briques et de béton mais déjà manifeste eu égard à la volonté politique affichée, nous procure trois types de sensations : un air de déjà vu (ailleurs), une grande perplexité et un très vif froid dans le dos.

Pour les expliciter correctement, sortons un bref instant de l’arène bruxelloise. Depuis le début des années 1990 environ, on assiste à l’impitoyable montée en puissance d’une nouvelle conception du gouvernement des villes (pardon, de la ‘gouvernance urbaine’) de New York à Londres, bien sûr, mais aussi à Amsterdam, Barcelone, Berlin, Dublin ou Manchester (pour ne citer que quelques exemples en Europe occidentale). Désormais, il faut y ajouter Bruxelles. Ce nouveau modèle repose sur une profession de foi : seule l’attraction d’investissements internationaux en matière de fonctions tertiaires supérieures, de tourisme, de sport-business, de spectacle, etc. serait désormais à même d’assurer le développement urbain. Traduite dans le ‘schéma de base’ du PDI, ce postulat tient en une phrase (page 19) : « le développement international de Bruxelles est le cœur du développement économique, culturel et social de la Ville-Région ».

Décliné de 1001 manières, ce type d’affirmation est à ce point devenu banal que le besoin d’étayer ses dires par une démonstration chiffrée ne se fait plus sentir. Une mise en perspective aurait pourtant été bien utile, mais aussi, il est vrai, contre-productive eu égard au message martelé par le PDI. Sans surprise, le plan insiste sur le fait que Bruxelles doit l’essentiel de son envergure internationale à son statut de « Capitale de l’Europe ». Il ne relève pas pour autant que la présence des institutions européennes contribue pour moins de 15% des emplois ou de la valeur ajoutée totale à Bruxelles (en ce y compris ses effets et ses emplois indirects ou induits). De là à faire du positionnement international de Bruxelles le « cœur » de son « développement économique, culturel et social », il y a une belle marge.

La mise en œuvre de ce modèle appelle une série de priorités en matière de politiques urbaines que l’on retrouve professées dans chaque ville prétendant à assurer son avenir sur la base de leur victoire supposée sur leurs rivales. La place nous manque pour détailler ici ces priorités et leur palette de mises en œuvre. Mettons l’accent sur deux d’entre elles, particulièrement explicites dans le PDI bruxellois. Il y a tout d’abord la construction d’une caricature (pardon, d’une « image de marque ») de la ville ‘innovante’, ‘culturelle’, ‘propre’, ‘festive’, ‘sécurisée’,… et la promotion continuelle de celle-ci (pardon, le « citymarketing »), notamment sur le champ des foires internationales des professionnels de l’immobilier.

Le second élément est l’importance accordée à la réalisation de « projets d’envergure » tels que stades, salles de spectacle, centre de congrès, complexes commeriaux ou temples de la culture marchandisée, avec le Guggenheim de Bilbao comme immuable référence (mais dont les impacts sur le tissu social et culturel local ne sont jamais évoqués). Tout comme le jeu sur les images de la ville, la promesse de grands projets est un puissant appel du pied lancé aux investisseurs immobiliers de tous horizons. La méthode d’élaboration du PDI est, par ailleurs, révélatrice de cette volonté de séduction des milieux immobiliers. Plan sectoriel, non soumis à enquête publique (au contraire du Plan de Secteur, du PRD ou du PRAS), le PDI a été élaboré au départ de la consultation d’une sélection très partiale d’acteurs dont tout ou partie des intérêts se jouent sur la scène internationale et dans laquelle les opérateurs immobiliers occupent une place de choix. De plus, la primeur de sa présentation a été réservée à un séminaire de professionnels du secteur immobilier, non au Parlement.

De la sorte, de vastes portions du territoire urbain se voient dotées d’une nouvelle ‘vocation’ – réserve foncière – et d’une nouvelle ‘mission’ – séduire d’hypothétiques investissements d’envergure internationale. De plus, que ces espaces soient, en fait, parties intégrantes de quartiers populaires densément habités où les besoins sont tout autres, n’empêche apparemment rien.

Il va sans dire que les résultats de telles options urbanistiques sont hautement incertains, du fait de la nature essentiellement spéculative des investissements recherchés comme de la saturation du marché (notamment en matière de bureaux). En revanche, leurs conséquences sociales sont, elles, beaucoup plus prévisibles. D’une part, les emplois créés ne résoudront en rien le problème du chômage de masse. D’autre part, il y a très peu de doute sur le type d’impact qu’aura le bouillonnement recherché du marché immobilier dans une ville où la crise du logement fait déjà des ravages, où le désinvestissement dans le logement social est criant et où les loyers sont libres à chaque changement de bail.

Face à cela, le PDI n’a qu’une formule à proposer, un développement international « au profit de tous », en contradiction flagrante avec une réalité elle-même évoquée en début de document, en termes bien choisis il est vrai (page 12 : « Bruxelles est une ville riche … mais dont la richesse ne profite pas pleinement à ses habitants »). A moins que le plan n’ait trahi le fond de sa pensée en donnant cette définition pour le moins particulière de la promotion de la mixité sociale dans les quartiers populaires : « Il s’agit d’assurer des flux sortants des zones d’interventions prioritaires pour éviter le confinement de la pauvreté dans des ghettos sociaux et d’assurer des flux entrants en stimulant l’installation des classes moyennes dans les zones d’interventions prioritaires » (page 73).

En fin de compte, suivre la logique du PDI laisse augurer de la prolifération prochaine de nombreux autres « petits (ou grands) Manhattan », à l’image du sort actuellement réservé au quartier du Midi.

Jean-Michel Decroly, IGEAT & Mathieu Van Criekingen, ULB











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