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La maladie de Bilbao

– « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Elle frappe, insidieuse, les responsables des villes européennes. Bruxelles est atteinte. Son symptôme : le Plan de Développement International (PDI), défini dans ses grandes lignes par une société de consultants, accueilli et défendu par Charles Picqué. Quelle est la pathologie ? La volonté soutenue, irrépressible, de vendre la ville à ceux qui détiennent le pouvoir de l’économie mondialisée. Devenir ville mondiale parmi les autres villes-monde, voilà la réponse contemporaine aux exigences du développement. Pour les élus bruxellois les mieux intentionnés, disons que ce projet vise à l’amélioration des ressources de la population. C’est à l’image de l’économiste anglais Keynes : quand la marée monte, elle fait monter de la même manière les grands et les petits bateaux.

Donc la ville-région doit se vendre dans un schéma complexe où elle demeure en même temps co-propriétaire : elle ne s’aliène donc pas tout à fait, sinon les bénéfices de la vente échapperaient à long terme au vendeur… ce qui serait contraire au but recherché. Donc, il faut vendre : mais l’objet intéresse-t-il quelqu’un ? N’a-t-il pas trop de défauts ? Si, il y en a, des petits et des grands, repérés par les spécialistes du commerce international. Le bijou est trop terne, il ne renvoie pas l’image que l’acheteur voudrait y trouver. Acheter du kitch ne donne pas une belle image de soi. Et cette ville n’est pas une ville lumière. Elle le pourrait, mais le vendeur doit encore faire plus d’un effort. Par exemple : il faut donner un nom à l’objet : celui qui est connu est trop flou, disputé d’ailleurs par d’autres (la Flandre, la Wallonie). Il faut un grand signe, qui mette en relief un atout « fabuleux » : l’Europe. Bruxelles capitale de l’Europe : cela doit être porté par plusieurs gestes qui vont de la propreté des rues, de meilleurs accès routiers et publics, du dynamisme culturel (tourisme), de grands équipements de loisirs sportifs et autres, un peu de sexe… à un leadership politique « dé-fragmenté », c’est-à-dire une organisation des compétences administratives sur un mode simplifié, favorable à l’acheteur du fameux objet-ville. Deux secteurs ultra-sensibles : la fiscalité et l’urbanisme. Arrêtons-nous ici : oui, une protection du patrimoine… grâce à la mise à l’écart de la Commission des Monuments et des sites ; oui, des grands projets voulus par les investisseurs privés… vite autorisés par la Région… avec le simple avis des communes touchées (ce qui revient à autoriser le secteur privé à jouir des droits du secteur public). Ceci est un exemple concret de dé-fragmentation. Cette dernière n’implique pas que l’on touchera aux dix-neuf communes ni à la trentaine de sociétés de logement social.

Pour améliorer le bijou, la ville-région doit disposer de voisins qui lui soient favorables : les Régions flamande et wallonne et leurs diverses institutions, et les communes de la périphérie. Elle doit aussi rechercher des financements chez ces mêmes voisins parce qu’ils jouissent, déjà maintenant d’ailleurs, de la plus-value qu’elle apporte à tous. Dès lors, il faut accentuer toutes les formes de coopération, de coordinations, de concertation…L’État fédéral est aussi appelé à la rescousse : son aide doit s’amplifier, au risque d’ailleurs qu’il intervienne un peu trop dans la gestion de la Région, mais c’est normal car qui paie commande. Un nouveau ministère fédéral pourrait naître pour s’occuper de Bruxelles : est-ce le début de la mise en œuvre de la tutelle voulue par une certaine opinion flamande ? Et l’Europe, dans ce plan ? On l’appelle à la table, comme partenaire institutionnel… mais on n’appelle pas les fonctionnaires européens comme contribuables !

L’examen de ces deux textes ne peut que susciter un certain malaise critique. D’abord, si les mots ont encore un sens dans la vie politique, il ne s’agit pas d’un plan mais d’un programme. Nuance importante : en démocratie, un plan est soumis à enquête publique.

Et dans ce programme, les contradictions ne sont pas levées : entre les exigences de mobilité et l’ambition de durabilité, par exemple. Et, plus profondément, ce programme oublie les citoyens autant que les habitants – au contraire, il ne vise que leur mise en vente, pour leur plus grand bien s’entend. À voir !

On aurait pu aller dans un tout autre sens que celui de la soumission à l’économie de la marchandise. Par exemple en construisant une identité forte construite sur : Bruxelles capitale de l’Europe est la ville la plus démocratique d’Europe. Voilà un projet identitaire à construire avec les habitants, dans le cadre de leur multiplicité culturelle et sociale.

Or ceux-ci paraissent bien oubliés : en amont, dans l’élaboration des textes ; et surtout en aval : quand il sera question de réalisation. Lors des grands travaux d’infrastructures de toutes sortes, dans la protection du patrimoine, dans la définition d’une économie se développant dans un contexte de rareté et de cherté de l’énergie, dans le cadre d’une pensée qui met au centre de la politique de l’environnement la politique de la ville, dans la jouissance démocratique des logements…

Quel rôle auront encore les habitants et les commissions de concertation ? L’ancien plan de secteur (1976), le PRAS… éveillaient les habitants à leurs responsabilités personnelles et collectives. Le PDI, même s’il apporte quelques solutions techniques attendues depuis belle lurette, n’ouvre aucune perspective démocratique, tendant à faire croire à ces chers acheteurs que Bruxelles est une ville passive. Il n’ouvre aucune perspective démocratique nouvelle. Il propose plus de richesses – pour qui ? – mais suivant des chemins qui mènent tout droit dans le mur de réalités écologiques. Loin, bien loin de tout signe d’espérance d’égalité et de liberté.

Il faudra pourtant bien se soigner de la maladie de Bilbao.

René Schoonbrodt, ancien président de l’ARAU et d’IEB.











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