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Le syndrome Bilbao ou les rançons de la démesure

– « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Sans revenir sur l’analyse globale proposée dans notre article « Main basse sur la ville, le retour », nous voudrions mettre l’accent ici sur les orientations prônées par le PDI en regard des usages du temps libre, c’est-à-dire dans les domaines de la culture, de la récréation et du sport.

Sans surprise, les auteurs du plan mobilisent en la matière une série de recettes devenues classiques depuis les années 1980 et qui visent à améliorer l’offre locale pour renforcer la capacité de la ville à drainer un potentiel économique extérieur, que ce soient des investisseurs, des visiteurs-touristes ou de nouveaux résidents aisés. Nous retrouvons donc une logique de valorisation marchande, par lequel les décideurs locaux tentent d’augmenter la valeur d’échange du territoire qu’ils administrent. L’offre culturelle, récréative et sportive est donc pensée ici essentiellement en termes d’image et de tourisme, ces composantes étant agencées de façon à créer de véritables produits territoriaux, mis en marché à travers des campagnes de promotion spectaculaires. Dans la section consacrée au tourisme, les auteurs du PDI s’inspirent assez largement des recommandations formulées dans le cadre des Assises du tourisme 2005. En ce sens, ils privilégient – visiblement à regret – une valorisation du potentiel existant plutôt que la mise en œuvre de grands projets. Ils constatent ainsi que l’exemple de Bilbao et de son Musée Guggenheim n’est pas nécessairement transposable, tout en soulignant avec dépit le rayonnement considérable de ce musée sur la ville. Une fois sorti des sentiers balisés par les Assises du tourisme, le PDI affiche toutefois un tropisme extrêmement marqué pour les opérations d’envergure. Est ainsi proposé, en référence aux Jeux Olympiques de Barcelone, l’organisation de grands événements sportifs internationaux, tels que l’organisation de la Coupe du monde de football en 2018, qui nécessiterait la construction d’un nouveau stade, répondant aux normes de la FIFA. Illustration par excellence de la logique, que nous dénonçons dans notre premier article, d’un investissement massif, qui détournera des fonds publics importants – même si la construction est à charge du secteur privé – des besoins de la population, tout en assurant des retombées économiques modestes, tant lors de l’événement lui-même (emplois temporaires, substitution de la clientèle habituelle par les spectateurs occasionnels,…) qu’à moyen et long termes. Dans le même ordre d’idée, le projet de construction d’une salle de concert de 15.000 places qui, en accueillant les tournées mondiales de grands groupes ou spectacles, renforcerait l’image internationale de Bruxelles, nous paraît inopportune dès lors que des salles de ce type existent dans un rayon proche, tant à Anvers, Rotterdam ou Lille. Si le Plan fait l’impasse sur un musée à la sauce Guggenheim, il ne désespère pas de créer un effet Bilbao, sans préciser toutefois ce que ce terme signifie. Il est pourtant fort instructif de s’arrêter un instant à ce qu’a été l’effet Bilbao à Bilbao même. Certes, la fréquentation touristique de la ville a sensiblement augmenté et des emplois ont été créés. Cependant, le but recherché par les autorités locales allait initialement bien au delà de la sphère touristique. C’était surtout l’attraction d’autres investissements qui était désirée, des sièges de multinationales, des firmes de services avancés, etc. La construction de nouveaux ensembles de bureaux (dotés, eux aussi, d’une architecture spectaculaire) avait été prévue dans ce but. Mais les effets d’entraînement escomptés n’ont pas eu lieu, si bien que les bureaux sont occupés aujourd’hui par des administrations publiques basques. Un autre effet de la construction du musée Guggenheim a été la flambée des valeurs foncières et des prix immobiliers à Bilbao, d’abord au centre-ville puis par contagion dans le reste de la ville. Se loger à Bilbao est désormais plus coûteux qu’à Madrid ou Barcelone. En outre, les écarts de richesse entre le centre de Bilbao et les autres quartiers de la ville ont considérablement augmenté. Il faut dire ici que les pouvoirs publics locaux puisent dans les taxes sur les valeurs foncières une bonne partie de leurs capacités de financement de leurs projets phares, Guggenheim et autres, et ont donc grand intérêt à voir flamber les prix (de même, bien sûr, pour les spéculateurs privés). Pour parvenir à un effet Bilbao à Bruxelles, les auteurs du PDI plaident pour l’érection, dans le quartier européen, d’un bâtiment exceptionnel, tant par sa localisation que par l’architecture, destiné à accueillir une House of Europe qui comprendrait des lieux d’activités temporaires et permanentes dédiés à l’Europe. Si nous ne récusons pas a priori l’idée de consacrer un lieu culturel à l’histoire de l’Europe et au projet européen, pourquoi celui-ci doit-il nécessairement s’incarner dans un flagship project dont l’architecture jouera un rôle considérable ? Plusieurs indices montrent en effet que la multiplication en Europe d’infrastructures culturelles prestigieuses par leur architecture augmente fortement la concurrence entre ces infrastructures et limite d’autant les parts de marché de celles qui seront créées à l’avenir. De même, ces bâtiments phares, dont le pouvoir de séduction repose largement, comme dans la haute couture, sur la réputation de leur concepteur, sont très vulnérables à l’évolution rapide des modes en la matière : que sera la fréquentation du musée de Guggenheim de Bilbao dans 10 ans ? Enfin, sur le plan culturel, comme l’ont montré des enquêtes faites à Bilbao, l’architecture-spectacle a pour conséquence que les visiteurs, fascinés par le bâtiment lui-même, se contentent d’une approche superficielle des collections et expositions temporaires, l’enveloppe prenant en quelque sort le dessus sur le contenu. Le projet de construire une infrastructure dont le succès repose sur des bases aussi fragiles et aussi coûteuses nous paraît donc hautement contestable, d’autant plus qu’il se ferait vraisemblablement, comme à Bilbao, sur des fonds publics, au détriment d’autres dépenses, plus directement utiles à la population bruxelloise. La fréquentation touristique de loisirs de la Région bruxelloise fournit aujourd’hui quelques 8.000 emplois. Elle exerce donc un impact économique modeste (1% de l’emploi total), mais socialement important, puisqu’une très large majorité de ces emplois sont occupés par des personnes faiblement qualifiées qui résident à Bruxelles. Le développement du tourisme nous semble donc un objectif légitime. Pour autant, il ne doit pas s’appuyer sur des projets démesurés, aux effets économiques incertains et aux conséquences sociales probablement négatives.

Jean-Michel Decroly, IGEAT & Mathieu Van Criekingen, ULB











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