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Quartier Midi, quartier maudit?

– « La Tribune de Bruxelles », 31 mai 2007

C’est la crise du logement à Bruxelles et le gouvernement régional a promis 5000 logements nouveaux avant la fin de la législature. Le bilan actuel est loin de ce chiffre et la logique de la majorité est parfois difficile à suivre. Un peu partout sur le territoire de la Région, le gouvernement encourage les reconversions des espaces de bureaux en logement. Dans le quartier du Midi, c’est une logique inverse : les autorités publiques détruisent du logement, laissent pourir l’environnement et chassent les habitants de ce quartier populaire pour favoriser l’implantation des bureaux. Une enquête de Mehmet Koksal.

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Ancien quartier de commerçants juifs, les abords de la gare du Midi ont accueilli successivement plusieurs couches de classes populaires arabes, grecques, espagnoles, portugaises et plus récemment des nouveaux habitants originaires des pays de l’Est ainsi que de l’Afrique subsaharienne.
Mais par l’action conjuguée des pouvoirs publics communaux et régionaux, ce quartier des “pauvres maudits” peu rentables est vidé de ses habitants pour faire essentiellement place à des bureaux fiscalement plus rentables pour les finances communales (Voir le témoignage édifiant ci-dessous).

Un plan qui devait rester secret

Flash-back. Fin des années 80, le gouvernement fédéral annonce le projet d’un terminal TGV à Bruxelles. Rapidement, des promoteurs privés commencent à racheter quelques immeubles, provoquant une hausse des prix. Le bourgmestre de Saint-Gilles profite de l’occasion pour exposer son projet de “traitement énergique” pour forcer la “mutation sociologique” d’un quartier multiculturel afin de “garantir un meilleur équilibre budgétaire”. Pour “juguler les effets pervers de la spéculation”, Charles Picqué, bourgmestre empêché de Saint-Gilles et ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale, évoque publiquement dès mars 1992 un “plan qui, pour réussir, doit rester secret”.

Sous-capitalisation

En quoi consiste ce “plan secret” ? Il s’agit, en bref, de spéculer à la baisse : faire baisser la valeur des immeubles en laissant pourrir le quartier, interdire les rénovations, encourager la multiplication des maisons vides, créer une structure privée jouissant du monopole de rachat au sein des îlots convoités.
Le but final de l’opération est de permettre à une société anonyme à but lucratif (la SA Bruxelles-Midi), contrôlée par la Région, de racheter les immeubles aux petits propriétaires à très bas prix pour les revendre au prix fort aux promoteurs immobiliers qui y installeront essentiellement de nouveaux hôtels ainsi que des bureaux. L’opération s’avérera être un échec total. D’après le ministre-Président, la société anonyme jouissant du monopole de racheter les parcelles a surtout été victime d’une sous-capitalisation régionale en 1992 (moins de 2 millions d’euros pour racheter 165 parcelles !)… une sous-capitalisation décidée par le ministre-Président lui-même. Bruxelles-Midi SA ne réussira effectivement pas sa mission, elle frisera même la faillite avant d’être sauvée par un refinancement public (Commune, Région et Fédéral) à partir de 2004. L’autre élément qui explique la lenteur des travaux et l’échec du “plan magique” est le manque d’intérêt des promoteurs privés pour ces terrains réservés.

15 ans d’extrême urgence

La stratégie des autorités publiques est toujours la même : les autorités utilisent un plan d’expropriation comme une menace mais, dans les faits, ils n’envoient quasi jamais personne devant le juge (seulement 7 propriétaires en 15 ans). Ils préfèrent avoir les habitants à l’usure et à des prix moindres que ce que le juge octroie. C’est toute la subtilité de la manœuvre : prendre des arrêtés d’expropriation, utiliser des lois, uniquement pour faire pression. C’est un abus de droit et une atteinte au droit de propriété.
Annoncée dès 1992, l’extrême urgence s’éternise et la tutelle régionale refuse de valider un premier plan d’expropriation. En effet, le ministre-Président découvre en 1995 que le bourgmestre de Saint-Gilles a commis un vice de forme dans le plan d’expropriation de 1992 en omettant de prévenir, comme le prévoit la procédure, la totalité des propriétaires des 165 parcelles concernées. La commune revoit rapidement sa copie et tant pis si les trois années de menaces d’expropriation ont fait drastiquement chuter les prix pour les petits propriétaires. Un nouveau plan d’expropriation est adopté en 1996 visant à expulser les habitants en extrême urgence mais la menace servira à nouveau le même but : faire pression pour vider les lieux. “Que penser d’un plan d’expropriation “extrêmement urgent”, qui, 15 ans après sa conception initiale, 11 ans après son entrée en vigueur légale, 6 ans après avoir été “confirmé” et 6 mois après avoir expiré, n’est toujours pas achevé ?”, s’interroge le Comité de Quartier.
Dans son jugement du 7 mars dernier relatif à une expropriation dans le quartier, le juge de Paix du canton de Saint-Gilles, statuant contradictoirement et en dernière instance, a littéralement “carbonisé” la gestion des autorités publiques dans ce dossier.

Un modèle d’administration mal conçue et malfaisante

Il confirme que le faux plan d’expropriation de 1992 constitue “une lourde faute équipollente à la mauvaise foi du pouvoir public”, que “l’intermédiaire créé par le pouvoir public, étant le véhicule Bruxelles Midi, créa de surcroît par sa seule existence un brouillard et une équivoque de nature à installer le trouble dans l’esprit des citoyens concernés” et que le système mis en œuvre est un “modèle d’administration mal conçue et malfaisante”. C’est pourquoi, le juge précise que “la faute grave continue de l’expropriante causa […] un dommage moral et matériel certain”. En plus d’éponger la faillite d’une société privée, la Région devra donc se préparer à payer de conséquents dommages et intérêts aux derniers propriétaires expropriés de la Gare du Midi. Si toutefois elle finit, enfin, par mettre ses menaces à exécution…
En attendant, la Région est à présent chargée de voter un nouveau plan d’expropriation limité à quatre immeubles. La maison des Mouniati (lire ci-dessous) n’est plus concernée par ce nouveau plan. Sa situation sociale dramatique n’entre visiblement plus dans les cas en extrême urgence pour “utilité publique”.

INFOS :
Jeudi 14 juin à 19h30 Projection-débat autour d’un film sur le quartier du Midi
“Dans 10 jours ou dans 10 ans…”
Rue Guillaume Tell, 61 – 1060 St-Gilles. au “Pianofabriek”,
Entrée gratuite.
Lire aussi www.quartier-midi.be

• Mohammed Mouniati : “La commune m’a découragé de vendre à 6 millions de francs belges”
Le cas particulier de Mohammed Mouniati montre qu’en ce qui concerne le quartier du Midi, on a affaire à l’un des plus gros scandales immobiliers qui promet de coûter des millions d’euros en dommages et intérêts à la Région de Bruxelles-Capitale.
“Quand je suis arrivé ici en 1970, c’était un quartier magnifique !”, constate Mohammed Mouniati, 77 ans, petit propriétaire, ouvrier pensionné, d’origine marocaine. “J’ai travaillé toute ma vie dans des sociétés métallurgiques et des fabricants de pièces détachées puis chez Citroën Forest pour pouvoir m’acheter cette petite maison rue de Norvège à Saint-Gilles. Depuis le début des années 90, la commune m’explique que je ne dois pas rénover ma maison, juste rafistoler temporairement l’intérieur, car ils vont bientôt la démolir. Une société étrangère m’avait offert 6.000.000 de francs belges à cette époque mais la commune m’a découragé de vendre en me disant qu’elle allait de toute façon racheter ma maison à un meilleur prix et qu’il valait mieux ne pas vendre à des sociétés étrangères. Quand je constate que les mêmes personnes m’offrent aujourd’hui environ 100.000 euros, je regrette de les avoir écoutées. A ce prix, il m’est impossible d’acheter une maison, ni même un appartement à Bruxelles ! Je suis prêt à partir dès demain si on me donne de quoi me racheter une maison ailleurs”, soupire-t-il, désabusé.
Mohammed Mouniati, sa femme et ses quatre enfants vivent depuis 15 ans dans un chantier permanent. La famille n’a aucune raison de s’accrocher à cet endroit : bruit, poussière, risques de vandalisme, saleté et incendies,… l’environnement dégradant cause de nombreux problèmes de sécurité et de santé aux riverains. Désespéré, le vieux Mouniati vit quotidiennement les conséquences d’une longue menace d’expropriation. “Je m’excuse d’être pauvre et si la justice m’expulse un jour sans compensation, j’irai moi aussi avec ma famille planter une tente à la gare du Midi où je demanderai à ma femme de préparer du couscous populaire”, explique avec son fort accent l’ancien travailleur immigré.
En réalité, notre homme est victime, sans vraiment le savoir, des effets pervers d’un incroyable plan secret mis en pratique par les plus hauts responsables de la région bruxelloise….











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