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Gare du Midi, quel gâchis !

« Une tribune pour Bruxelles » (Baudouin Peeters), 23 janvier 2008

Les qualificatifs manquent pour décrire le quartier du Midi: sinistre, lugubre, sale et marqué du sceau de l’incohérence du bâti. L’échec du projet est flagrant. Dans le cadre du récent Plan de Développement International [PDI], le gouvernement bruxellois s’est engagé à y créer un « pôle business du futur » digne de la capitale de l’Europe.

Ne s’agit-il pas pour autant des mêmes et vaines promesses tenues il y a plus d’une décennie ? Combien de temps faudra-t-il encore patienter avant de voir se matérialiser un environnement accueillant ? Car aujourd’hui, à part quelques bars à péripatéticiennes, des chancres et des immeubles de bureaux inoccupés, une crasse monstre et une atmosphère glauque règnent en maîtres.

Que doit penser de notre pays le visiteur qui arrive dans la première gare internationale du pays ? Un sentiment bien contrasté face à l’image de stations européennes dynamiques comme Lille-Europe et Saint-Pancras à Londres. On pensait que les pouvoirs publics avaient tiré les leçons des désastres urbanistiques des années 70 et 80. Il n’en est rien. On a même plus les bonnes odeurs du chocolat Côte d’Or. Avec plus d’une décennie de recul, on doit conclure à l’insuccès de la réhabilitation du quartier du Midi. Comment en est-on arrivé à un espace aussi anarchique, partagé entre un versant sinistré côté Fonsny, et une aire aussi glaciale que peu avenante autour de la Place Horta ?

Fiasco ab initio

4 raisons pour expliquer ce raté monumental :

– L’absence d’un projet fédérateur soutenu activement par les pouvoirs publics
– L’abandon d’un schéma global de développement au profit de trois plans d’aménagement du territoire [pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?]
– Des retards surréalistes et des erreurs kafkaïennes dans la mise en œuvre du dispositif légal et administratif
– Un schéma financier complètement inadapté face aux objectifs

Que faire aujourd’hui ?

Les pouvoirs publics doivent mettre un terme à cette triste saga en accélérant l’acquisition des derniers immeubles et indemniser leurs propriétaires ;
L’objectif de revitalisation doit être élargi afin d’éviter de créer un ghetto administratif sans âme [à la Noordstation]. Pourquoi ne pas déplacer une partie du marché du Midi [ah les bonnes senteurs et couleurs des produits du Maghreb] sous la structure de passage des trains, pour y créer un « marché couvert » et réutiliser l’espace libéré pour rendre les lieux plus agréables
Faire travailler public et privé ensemble et botter les fesses à cette SNCB qui se moque des Brusseleirs. Le projet de pôle tertiaire soutenu par les pouvoirs publics ne pourra jamais bénéficier d’une envergure internationale face à un demi-kilomètre de bâtiments abandonnés par la SNCB, sur l’avenue Fonsny.
Il y a de l’argent en Belgique, le tout est de l’utiliser avec bon sens : les accords de BELIRIS sont une source de financement des chantiers dans la capitale et plus particulièrement des projets de valorisation de son image nationale et internationale. Pour la période 2004-2006, la capitale s’est vue octroyée un peu moins de 500 millions EUR. Seuls 28,7% ont été dépensés !

Dans les grands chantiers emblématiques, les autorités devraient systématiquement coupler les procédures d’appels d’offres à des invitations adressées aux grands noms de l’architecture et de l’urbanisme. Jadis assoupie, la ville de Bilbao a même su tirer profit des retombées d’un Musée [le fabuleux Guggenheimpour vaincre le fatalisme postindustriel. A l’instar des 350.000 habitants de cette petite cité portuaire, plus d’un million de Bruxellois et la capitale de l’Europe méritent aussi de bénéficier du talent des Norman Foster et Frank Gehry.

La rénovation d’un site comme celui du Midi et, plus généralement, de l’ensemble des zones à haut potentiel, ne saurait plus longtemps souffrir de maux typiquement bruxellois : l’inadéquation entre les fins et les moyens, la multiplication et la concurrence des acteurs, le maquis institutionnel et législatif, les visions de court terme, les successions de plans et bien des promesses dont la réalisation est reportée aux législatures suivantes. Bruxelles, florissante au début du 20e siècle, mérite mieux que ce phénomène général que les Lillois nommaient jadis, « la spirale du renoncement ».


Dossier PDI

Plan de développement international de Bruxelles

On en parlait depuis des mois. A la rentrée politique de septembre 2007, les milieux immobiliers en ont eu la primeur… avant le gouvernement bruxellois! Présenté à la presse et au Parlement, le schéma de base du « Plan de développement international de Bruxelles » (PDI) n’en est pas moins un document resté étrangement confidentiel. Un vent favorable, se faufilant entre les grues et les terrains vagues du « pôle bizness du futur », a néanmoins permis au Comité du quartier Midi d’en prendre connaissance et de le rendre public. Le débat peut commencer.

Ce dossier compile quelques articles, analyses et débats survenus suite à la découverte de ce « schéma de base »: une lecture critique du PDI, qui tranche avec le ramdam politique et médiatique orchestré autour de sa publication. Et des informations concernant le développement du « pôle bizness du futur » au Midi.

Vous y trouverez également deux documents qui constituent la base du PDI. Le premier est le « schéma de base », publié en septembre 2007 et rendu public sur ce site. L’aspect amateuriste de cette « étude » qui a coûté 70.000 euros et la révélation de certains passages scandaleux contenus dans le document ont poussé le Gouvernement à s’en débarasser discrètement en décembre 2007. Le « schéma de base » était une « erreur de communication », « de casting »… Oubliez-le. Il n’a jamais existé. Place à la « feuille de route », un nouveau texte sorti en janvier 2008 et assez proche de la déclaration gouvernementale d’octobre 2007 sur le PDI.

Voir aussi:
• Le site www.bruxellesvilledurable.be (d’Inter-Environnement Bruxelles)
• Le site www.demainbruxelles.be (site officiel du PDI)

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LE QUARTIER MIDI: « PÔLE BUSINESS DU FUTUR »

Le PDI, acte III. Mais quid de la “zone prioritaire” du Midi?
Comité du quartier Midi, 5 octobre 2008

Nouveau projet gare du Midi
“La Libre Belgique”, 21 août 2008

Projet majeur face à la gare du Midi
“Le Soir”, 22 août 2008

Interpellation concernant le « protocole de coopération » (entre la Région,
les communes de Saint-Gilles et Anderlecht, la SNCB et sa filiale
Eurostation) concernant le réaménagement de la gare du Midi
et de ses abords

Parlement régional bruxellois, 29 mai 2008 (pdf)

Quartier du Midi: un nouveau plan, encore plus de bureaux,
encore moins de transparence et de participation

communiqué de presse d’Ecolo Saint-Gilles (pdf)

Le quartier Midi à l’heure du “PDI” :
“pôle bizness du futur”… Et aujourd’hui ?

dossier de presse de BRAL, CDQM, IEB, LDH et RBDH, 27 novembre 2007

Protocole d’accord entre Atenor Group et Eurostation – Euro Immo Star
communiqué de presse d’Atenor Group, 15 novembre 2007 (pdf)

Attention : “développement international” à l’horizon !
Comité du quartier Midi, 17 septembre 2007

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LE PDI

Le PDI : l’émergence tardive d’un urbanisme néolibéral à Bruxelles?
par Jean-Michel Decroly & Mathieu Van Criekingen,
chercheurs à l’ULB (document PowerPoint)

Le plan de développement international de Bruxelles : qu’en penser ?
par Denys Ryelandt, avocat,
Vice-président de l’Association de Comités de Quartier Ucclois

Après le « schéma de base », voici la nouvelle « feuille de route » du PDI
document de la Région de Bruxelles-Capitale, janvier 2008

La « vision » de la culture dans le PDI
par Benoit Eugène, conférence donnée à la Librairie Aden, le 28 novembre 2007

Bruxelles, ville durable !
par Mathieu Sonck, « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Du rêve politique à la faisabilité
par Pol Zimmer, « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Le syndrome Bilbao ou les rançons de la démesure
par Jean-Michel Decroly & Mathieu Van Criekingen, « Bruxelles en mouvements »,
22 novembre 2007

La vision de la mobilité dans le schéma de base du PDI :
au secours, les années soixante reviennent !

par Isabelle Pauthier, « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Le PDI et le logement, une histoire qui finit mal ?
par Werner Van Mieghem, « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Rich Europe in poor Brussels
par Etienne Christiaens, « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

La maladie de Bilbao
par René Schoonbrodt, « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Main basse sur la ville, le retour
par Jean-Michel Decroly & Mathieu Van Criekingen, « Bruxelles en mouvements »,
22 novembre 2007

Participator
par Philippe Meersseman, « Bruxelles en mouvements », 7 novembre 2007

“Si le Plan de développement international n’existait pas,
il faudrait l’inventer!”

Déclaration de politique générale et comptes-rendus
des débats parlementaires sur le PDI, octobre et novembre 2007

Des habitants flexibles, des solutions concrètes ?
« AlterEchos » et « Démocratie », novembre 2007

Flux entrants et flux sortants
“La Tribune de Bruxelles”, 4 octobre 2007

Le schéma de base du PDI (document intégral)
Price Waterhouse Coopers, août 2007
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FILMS SUR LE PDI ET CERTAINES DE SES « ZONES PRIORITAIRES »

La gare de l’Ouest
Un film réalisé avec Plus Tôt Te Laat (PTTL) dans le cadre du festival PleinOPENair 2008. 10 minutes.

Tour & Taxis
Un film réalisé avec Plus Tôt Te Laat (PTTL) dans le cadre du festival PleinOPENair 2008. 9 minutes.

« L’entrée des investisseurs dans Bruxelles »
La procession dantesque du 2 décembre 2007 menée, dans les rues de Saint-Gilles et à l’occasion de la « Semaine du quartier Midi », à la gloire du PDI. Un film des Diables Roses, 17 minutes.


Le syndrome Bilbao ou les rançons de la démesure

– « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Sans revenir sur l’analyse globale proposée dans notre article « Main basse sur la ville, le retour », nous voudrions mettre l’accent ici sur les orientations prônées par le PDI en regard des usages du temps libre, c’est-à-dire dans les domaines de la culture, de la récréation et du sport.

Sans surprise, les auteurs du plan mobilisent en la matière une série de recettes devenues classiques depuis les années 1980 et qui visent à améliorer l’offre locale pour renforcer la capacité de la ville à drainer un potentiel économique extérieur, que ce soient des investisseurs, des visiteurs-touristes ou de nouveaux résidents aisés. Nous retrouvons donc une logique de valorisation marchande, par lequel les décideurs locaux tentent d’augmenter la valeur d’échange du territoire qu’ils administrent. L’offre culturelle, récréative et sportive est donc pensée ici essentiellement en termes d’image et de tourisme, ces composantes étant agencées de façon à créer de véritables produits territoriaux, mis en marché à travers des campagnes de promotion spectaculaires. Dans la section consacrée au tourisme, les auteurs du PDI s’inspirent assez largement des recommandations formulées dans le cadre des Assises du tourisme 2005. En ce sens, ils privilégient – visiblement à regret – une valorisation du potentiel existant plutôt que la mise en œuvre de grands projets. Ils constatent ainsi que l’exemple de Bilbao et de son Musée Guggenheim n’est pas nécessairement transposable, tout en soulignant avec dépit le rayonnement considérable de ce musée sur la ville. Une fois sorti des sentiers balisés par les Assises du tourisme, le PDI affiche toutefois un tropisme extrêmement marqué pour les opérations d’envergure. Est ainsi proposé, en référence aux Jeux Olympiques de Barcelone, l’organisation de grands événements sportifs internationaux, tels que l’organisation de la Coupe du monde de football en 2018, qui nécessiterait la construction d’un nouveau stade, répondant aux normes de la FIFA. Illustration par excellence de la logique, que nous dénonçons dans notre premier article, d’un investissement massif, qui détournera des fonds publics importants – même si la construction est à charge du secteur privé – des besoins de la population, tout en assurant des retombées économiques modestes, tant lors de l’événement lui-même (emplois temporaires, substitution de la clientèle habituelle par les spectateurs occasionnels,…) qu’à moyen et long termes. Dans le même ordre d’idée, le projet de construction d’une salle de concert de 15.000 places qui, en accueillant les tournées mondiales de grands groupes ou spectacles, renforcerait l’image internationale de Bruxelles, nous paraît inopportune dès lors que des salles de ce type existent dans un rayon proche, tant à Anvers, Rotterdam ou Lille. Si le Plan fait l’impasse sur un musée à la sauce Guggenheim, il ne désespère pas de créer un effet Bilbao, sans préciser toutefois ce que ce terme signifie. Il est pourtant fort instructif de s’arrêter un instant à ce qu’a été l’effet Bilbao à Bilbao même. Certes, la fréquentation touristique de la ville a sensiblement augmenté et des emplois ont été créés. Cependant, le but recherché par les autorités locales allait initialement bien au delà de la sphère touristique. C’était surtout l’attraction d’autres investissements qui était désirée, des sièges de multinationales, des firmes de services avancés, etc. La construction de nouveaux ensembles de bureaux (dotés, eux aussi, d’une architecture spectaculaire) avait été prévue dans ce but. Mais les effets d’entraînement escomptés n’ont pas eu lieu, si bien que les bureaux sont occupés aujourd’hui par des administrations publiques basques. Un autre effet de la construction du musée Guggenheim a été la flambée des valeurs foncières et des prix immobiliers à Bilbao, d’abord au centre-ville puis par contagion dans le reste de la ville. Se loger à Bilbao est désormais plus coûteux qu’à Madrid ou Barcelone. En outre, les écarts de richesse entre le centre de Bilbao et les autres quartiers de la ville ont considérablement augmenté. Il faut dire ici que les pouvoirs publics locaux puisent dans les taxes sur les valeurs foncières une bonne partie de leurs capacités de financement de leurs projets phares, Guggenheim et autres, et ont donc grand intérêt à voir flamber les prix (de même, bien sûr, pour les spéculateurs privés). Pour parvenir à un effet Bilbao à Bruxelles, les auteurs du PDI plaident pour l’érection, dans le quartier européen, d’un bâtiment exceptionnel, tant par sa localisation que par l’architecture, destiné à accueillir une House of Europe qui comprendrait des lieux d’activités temporaires et permanentes dédiés à l’Europe. Si nous ne récusons pas a priori l’idée de consacrer un lieu culturel à l’histoire de l’Europe et au projet européen, pourquoi celui-ci doit-il nécessairement s’incarner dans un flagship project dont l’architecture jouera un rôle considérable ? Plusieurs indices montrent en effet que la multiplication en Europe d’infrastructures culturelles prestigieuses par leur architecture augmente fortement la concurrence entre ces infrastructures et limite d’autant les parts de marché de celles qui seront créées à l’avenir. De même, ces bâtiments phares, dont le pouvoir de séduction repose largement, comme dans la haute couture, sur la réputation de leur concepteur, sont très vulnérables à l’évolution rapide des modes en la matière : que sera la fréquentation du musée de Guggenheim de Bilbao dans 10 ans ? Enfin, sur le plan culturel, comme l’ont montré des enquêtes faites à Bilbao, l’architecture-spectacle a pour conséquence que les visiteurs, fascinés par le bâtiment lui-même, se contentent d’une approche superficielle des collections et expositions temporaires, l’enveloppe prenant en quelque sort le dessus sur le contenu. Le projet de construire une infrastructure dont le succès repose sur des bases aussi fragiles et aussi coûteuses nous paraît donc hautement contestable, d’autant plus qu’il se ferait vraisemblablement, comme à Bilbao, sur des fonds publics, au détriment d’autres dépenses, plus directement utiles à la population bruxelloise. La fréquentation touristique de loisirs de la Région bruxelloise fournit aujourd’hui quelques 8.000 emplois. Elle exerce donc un impact économique modeste (1% de l’emploi total), mais socialement important, puisqu’une très large majorité de ces emplois sont occupés par des personnes faiblement qualifiées qui résident à Bruxelles. Le développement du tourisme nous semble donc un objectif légitime. Pour autant, il ne doit pas s’appuyer sur des projets démesurés, aux effets économiques incertains et aux conséquences sociales probablement négatives.

Jean-Michel Decroly, IGEAT & Mathieu Van Criekingen, ULB


La maladie de Bilbao

– « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

Elle frappe, insidieuse, les responsables des villes européennes. Bruxelles est atteinte. Son symptôme : le Plan de Développement International (PDI), défini dans ses grandes lignes par une société de consultants, accueilli et défendu par Charles Picqué. Quelle est la pathologie ? La volonté soutenue, irrépressible, de vendre la ville à ceux qui détiennent le pouvoir de l’économie mondialisée. Devenir ville mondiale parmi les autres villes-monde, voilà la réponse contemporaine aux exigences du développement. Pour les élus bruxellois les mieux intentionnés, disons que ce projet vise à l’amélioration des ressources de la population. C’est à l’image de l’économiste anglais Keynes : quand la marée monte, elle fait monter de la même manière les grands et les petits bateaux.

Donc la ville-région doit se vendre dans un schéma complexe où elle demeure en même temps co-propriétaire : elle ne s’aliène donc pas tout à fait, sinon les bénéfices de la vente échapperaient à long terme au vendeur… ce qui serait contraire au but recherché. Donc, il faut vendre : mais l’objet intéresse-t-il quelqu’un ? N’a-t-il pas trop de défauts ? Si, il y en a, des petits et des grands, repérés par les spécialistes du commerce international. Le bijou est trop terne, il ne renvoie pas l’image que l’acheteur voudrait y trouver. Acheter du kitch ne donne pas une belle image de soi. Et cette ville n’est pas une ville lumière. Elle le pourrait, mais le vendeur doit encore faire plus d’un effort. Par exemple : il faut donner un nom à l’objet : celui qui est connu est trop flou, disputé d’ailleurs par d’autres (la Flandre, la Wallonie). Il faut un grand signe, qui mette en relief un atout « fabuleux » : l’Europe. Bruxelles capitale de l’Europe : cela doit être porté par plusieurs gestes qui vont de la propreté des rues, de meilleurs accès routiers et publics, du dynamisme culturel (tourisme), de grands équipements de loisirs sportifs et autres, un peu de sexe… à un leadership politique « dé-fragmenté », c’est-à-dire une organisation des compétences administratives sur un mode simplifié, favorable à l’acheteur du fameux objet-ville. Deux secteurs ultra-sensibles : la fiscalité et l’urbanisme. Arrêtons-nous ici : oui, une protection du patrimoine… grâce à la mise à l’écart de la Commission des Monuments et des sites ; oui, des grands projets voulus par les investisseurs privés… vite autorisés par la Région… avec le simple avis des communes touchées (ce qui revient à autoriser le secteur privé à jouir des droits du secteur public). Ceci est un exemple concret de dé-fragmentation. Cette dernière n’implique pas que l’on touchera aux dix-neuf communes ni à la trentaine de sociétés de logement social.

Pour améliorer le bijou, la ville-région doit disposer de voisins qui lui soient favorables : les Régions flamande et wallonne et leurs diverses institutions, et les communes de la périphérie. Elle doit aussi rechercher des financements chez ces mêmes voisins parce qu’ils jouissent, déjà maintenant d’ailleurs, de la plus-value qu’elle apporte à tous. Dès lors, il faut accentuer toutes les formes de coopération, de coordinations, de concertation…L’État fédéral est aussi appelé à la rescousse : son aide doit s’amplifier, au risque d’ailleurs qu’il intervienne un peu trop dans la gestion de la Région, mais c’est normal car qui paie commande. Un nouveau ministère fédéral pourrait naître pour s’occuper de Bruxelles : est-ce le début de la mise en œuvre de la tutelle voulue par une certaine opinion flamande ? Et l’Europe, dans ce plan ? On l’appelle à la table, comme partenaire institutionnel… mais on n’appelle pas les fonctionnaires européens comme contribuables !

L’examen de ces deux textes ne peut que susciter un certain malaise critique. D’abord, si les mots ont encore un sens dans la vie politique, il ne s’agit pas d’un plan mais d’un programme. Nuance importante : en démocratie, un plan est soumis à enquête publique.

Et dans ce programme, les contradictions ne sont pas levées : entre les exigences de mobilité et l’ambition de durabilité, par exemple. Et, plus profondément, ce programme oublie les citoyens autant que les habitants – au contraire, il ne vise que leur mise en vente, pour leur plus grand bien s’entend. À voir !

On aurait pu aller dans un tout autre sens que celui de la soumission à l’économie de la marchandise. Par exemple en construisant une identité forte construite sur : Bruxelles capitale de l’Europe est la ville la plus démocratique d’Europe. Voilà un projet identitaire à construire avec les habitants, dans le cadre de leur multiplicité culturelle et sociale.

Or ceux-ci paraissent bien oubliés : en amont, dans l’élaboration des textes ; et surtout en aval : quand il sera question de réalisation. Lors des grands travaux d’infrastructures de toutes sortes, dans la protection du patrimoine, dans la définition d’une économie se développant dans un contexte de rareté et de cherté de l’énergie, dans le cadre d’une pensée qui met au centre de la politique de l’environnement la politique de la ville, dans la jouissance démocratique des logements…

Quel rôle auront encore les habitants et les commissions de concertation ? L’ancien plan de secteur (1976), le PRAS… éveillaient les habitants à leurs responsabilités personnelles et collectives. Le PDI, même s’il apporte quelques solutions techniques attendues depuis belle lurette, n’ouvre aucune perspective démocratique, tendant à faire croire à ces chers acheteurs que Bruxelles est une ville passive. Il n’ouvre aucune perspective démocratique nouvelle. Il propose plus de richesses – pour qui ? – mais suivant des chemins qui mènent tout droit dans le mur de réalités écologiques. Loin, bien loin de tout signe d’espérance d’égalité et de liberté.

Il faudra pourtant bien se soigner de la maladie de Bilbao.

René Schoonbrodt, ancien président de l’ARAU et d’IEB.


Main basse sur la ville, le retour

– « Bruxelles en mouvements », 22 novembre 2007

L’adoption du nouveau « Plan de développement international » marque un tournant dans les politiques urbaines à Bruxelles. En effet, il consacre un nouveau modèle de développement social, économique ou culturel de la ville entièrement subordonné à des critères de compétitivité internationale des territoires urbains. Ce triomphe, certes encore modeste en termes de réalisations de briques et de béton mais déjà manifeste eu égard à la volonté politique affichée, nous procure trois types de sensations : un air de déjà vu (ailleurs), une grande perplexité et un très vif froid dans le dos.

Pour les expliciter correctement, sortons un bref instant de l’arène bruxelloise. Depuis le début des années 1990 environ, on assiste à l’impitoyable montée en puissance d’une nouvelle conception du gouvernement des villes (pardon, de la ‘gouvernance urbaine’) de New York à Londres, bien sûr, mais aussi à Amsterdam, Barcelone, Berlin, Dublin ou Manchester (pour ne citer que quelques exemples en Europe occidentale). Désormais, il faut y ajouter Bruxelles. Ce nouveau modèle repose sur une profession de foi : seule l’attraction d’investissements internationaux en matière de fonctions tertiaires supérieures, de tourisme, de sport-business, de spectacle, etc. serait désormais à même d’assurer le développement urbain. Traduite dans le ‘schéma de base’ du PDI, ce postulat tient en une phrase (page 19) : « le développement international de Bruxelles est le cœur du développement économique, culturel et social de la Ville-Région ».

Décliné de 1001 manières, ce type d’affirmation est à ce point devenu banal que le besoin d’étayer ses dires par une démonstration chiffrée ne se fait plus sentir. Une mise en perspective aurait pourtant été bien utile, mais aussi, il est vrai, contre-productive eu égard au message martelé par le PDI. Sans surprise, le plan insiste sur le fait que Bruxelles doit l’essentiel de son envergure internationale à son statut de « Capitale de l’Europe ». Il ne relève pas pour autant que la présence des institutions européennes contribue pour moins de 15% des emplois ou de la valeur ajoutée totale à Bruxelles (en ce y compris ses effets et ses emplois indirects ou induits). De là à faire du positionnement international de Bruxelles le « cœur » de son « développement économique, culturel et social », il y a une belle marge.

La mise en œuvre de ce modèle appelle une série de priorités en matière de politiques urbaines que l’on retrouve professées dans chaque ville prétendant à assurer son avenir sur la base de leur victoire supposée sur leurs rivales. La place nous manque pour détailler ici ces priorités et leur palette de mises en œuvre. Mettons l’accent sur deux d’entre elles, particulièrement explicites dans le PDI bruxellois. Il y a tout d’abord la construction d’une caricature (pardon, d’une « image de marque ») de la ville ‘innovante’, ‘culturelle’, ‘propre’, ‘festive’, ‘sécurisée’,… et la promotion continuelle de celle-ci (pardon, le « citymarketing »), notamment sur le champ des foires internationales des professionnels de l’immobilier.

Le second élément est l’importance accordée à la réalisation de « projets d’envergure » tels que stades, salles de spectacle, centre de congrès, complexes commeriaux ou temples de la culture marchandisée, avec le Guggenheim de Bilbao comme immuable référence (mais dont les impacts sur le tissu social et culturel local ne sont jamais évoqués). Tout comme le jeu sur les images de la ville, la promesse de grands projets est un puissant appel du pied lancé aux investisseurs immobiliers de tous horizons. La méthode d’élaboration du PDI est, par ailleurs, révélatrice de cette volonté de séduction des milieux immobiliers. Plan sectoriel, non soumis à enquête publique (au contraire du Plan de Secteur, du PRD ou du PRAS), le PDI a été élaboré au départ de la consultation d’une sélection très partiale d’acteurs dont tout ou partie des intérêts se jouent sur la scène internationale et dans laquelle les opérateurs immobiliers occupent une place de choix. De plus, la primeur de sa présentation a été réservée à un séminaire de professionnels du secteur immobilier, non au Parlement.

De la sorte, de vastes portions du territoire urbain se voient dotées d’une nouvelle ‘vocation’ – réserve foncière – et d’une nouvelle ‘mission’ – séduire d’hypothétiques investissements d’envergure internationale. De plus, que ces espaces soient, en fait, parties intégrantes de quartiers populaires densément habités où les besoins sont tout autres, n’empêche apparemment rien.

Il va sans dire que les résultats de telles options urbanistiques sont hautement incertains, du fait de la nature essentiellement spéculative des investissements recherchés comme de la saturation du marché (notamment en matière de bureaux). En revanche, leurs conséquences sociales sont, elles, beaucoup plus prévisibles. D’une part, les emplois créés ne résoudront en rien le problème du chômage de masse. D’autre part, il y a très peu de doute sur le type d’impact qu’aura le bouillonnement recherché du marché immobilier dans une ville où la crise du logement fait déjà des ravages, où le désinvestissement dans le logement social est criant et où les loyers sont libres à chaque changement de bail.

Face à cela, le PDI n’a qu’une formule à proposer, un développement international « au profit de tous », en contradiction flagrante avec une réalité elle-même évoquée en début de document, en termes bien choisis il est vrai (page 12 : « Bruxelles est une ville riche … mais dont la richesse ne profite pas pleinement à ses habitants »). A moins que le plan n’ait trahi le fond de sa pensée en donnant cette définition pour le moins particulière de la promotion de la mixité sociale dans les quartiers populaires : « Il s’agit d’assurer des flux sortants des zones d’interventions prioritaires pour éviter le confinement de la pauvreté dans des ghettos sociaux et d’assurer des flux entrants en stimulant l’installation des classes moyennes dans les zones d’interventions prioritaires » (page 73).

En fin de compte, suivre la logique du PDI laisse augurer de la prolifération prochaine de nombreux autres « petits (ou grands) Manhattan », à l’image du sort actuellement réservé au quartier du Midi.

Jean-Michel Decroly, IGEAT & Mathieu Van Criekingen, ULB












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