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Bruxelles-Midi,
l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle

L’histoire de Bruxelles est jalonnée de grands projets immobiliers qui, cycliquement, ont dévasté le tissu urbain et se sont terminés par un «Plus jamais ça !» L’avènement de la Région de Bruxelles-Capitale, en 1989, portait l’espoir que soit mis fin à cet urbanisme imposé d’en haut et que la ville ne subisse plus de saccages comme celui du quartier Nord. Avec l’annonce de l’arrivée du Train à grande vitesse (TGV) en gare du Midi, il a vite fallu déchanter. Une nouvelle fois, le «progrès» et le «développement international» ont suscité les convoitises immobilières et déclenché le «nettoyage social» d’un quartier populaire…

Tout juste 20 ans plus tard, un livre revient sur cette saga politico-financière toujours inachevée et qui a mené à la démolition du quartier Midi. A travers une investigation fouillée et documentée, cet ouvrage révèle les dessous de l’un des plus grands fiascos urbanistiques de ces deux dernières décennies en Belgique.

Sur fond de crise du logement et de surproduction de bureaux, il dévoile comment le sort du quartier Midi s’est joué telle une partie de Monopoly, dans un combat opposant des investisseurs privés, une société ferroviaire métamorphosée en promoteur immobilier et des autorités publiques avides de recettes fiscales… Comment la Commune de Saint-Gilles et la Région bruxelloise, toutes deux menées par le socialiste Charles Picqué, ont transformé ce champ de bataille en véritable guerre d’usure… contre les habitants. Ceux-ci ont payé le prix fort d’une politique basée sur la lenteur, la temporisation et l’utilisation paradoxale d’une menace d’expropriation «en extrême urgence».

Ce livre est le fruit d’une investigation dont le résultat donne une vision accablante de certaines pratiques de «gouvernance» marquées par l’amateurisme et la naïveté, mais aussi par le cumul de responsabilités, la concentration des pouvoirs, la confusion des rôles et des intérêts, la partialité des administrations et l’abus de position dominante, la discontinuité de l’action publique et l’absence de responsabilité politique, la désinformation et le harcèlement, ainsi qu’un profond mépris envers les habitants… Comme le confirmeront les rebondissements judiciaires où la Région bruxelloise se verra notamment condamnée pour avoir mené une «politique de pourrissement» et «bafoué de manière arrogante plusieurs droits de l’Homme».

Une lecture édifiante qui tombe à point nommé, au moment où les stratèges de cette opération de «revitalisation» évitent tout bilan de leur action et s’apprêtent à rempiler pour une législature dédiée au «développement international» de Bruxelles, en désignant une dizaine de nouvelles «zones prioritaires».

Le livre :

« Bruxelles-Midi, l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle » a été écrit à partir d’expériences vécues, de récits et témoignages d’habitants, d’interviews de différents intervenants du dossier, ainsi que d’abondantes archives écrites et audiovisuelles (articles et reportages de presse, courriers, comptes rendus de débats politiques, textes légaux, prescrits urbanistiques, documents judiciaires, rapports d’activités, etc.).

Chacun des 12 chapitres qui le composent propose une approche thématique, s’intéressant particulièrement à un aspect : historique du quartier, planification, judiciaire ; ou à un acteur de cette saga : la Région de Bruxelles-Capitale, la société «paravant» Bruxelles-Midi, la Commune de Saint-Gilles, Charles Picqué, la SNCB, les promoteurs immobiliers, et bien sûr les propriétaires, commerçants et locataires du quartier.

Richement illustré de documents, photos et dessins, le livre met également en exergue de nombreuses citations de responsables politiques relatives à la saga du Midi.

Un document indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de Bruxelles, à l’urbanisme, l’architecture, la planification, la politique, la privatisation des services publics, le droit urbain, la sociologie, l’histoire des luttes urbaines…

Lire aussi :
Le sommaire et les bonnes pages.
La revue de presse.

Bruxelles-Midi, l’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle | Un livre de Gwenaël Breës | Publié aux éditions Aden | Mai 2009 | 384 pages (dont 65 de documents et illustrations) | Prix de vente: 18 euros | ISBN: 9782805900037 | Diffusion et distribution: SDL Caravelle (Belgique et Luxembourg), Les belles lettres (France) | Achat en ligne: www.rezolibre.com


Le démon du Midi :
pas de quartier pour les habitants

– “La chronique de la Ligue des droits de l’homme” n°131, février-mars 2009

« La mixité sociale doit être un des fils conducteurs du développement urbain à Bruxelles. il s’agit d’assurer des flux sortants des zones d’interventions prioritaires pour éviter le confinement de la pauvreté dans des ghettos sociaux et d’assurer des flux sortant en stimulant l’installation des classes moyennes ».
(PriceWaterhouseCoopers, schéma directeur de Plan de développement international pour Bruxelles).

En des termes euphémisés s’appuyant sur le lexique de la mixité sociale – à imposer aux quartiers populaires et évidemment pas au Clos des milliardaires ou au Fort Jaco -, la recommandation citée en exergue résume parfaitement la politique menée depuis 20 ans dans le Quartier Midi, par la Région bruxelloise et la commune de Saint-Gilles. Convergence d’autant moins étonnante entre Région et commune que le bourgmestre de celle-ci, Charles Picqué, a été ministre-président de celle-là pendant quinze des vingt années qui se sont écoulées depuis sa création en 1989.

Expulsions TGV. A bien des égards, le Quartier Midi est emblématique d’une politique urbaine axée sur la volonté de hisser Bruxelles au rang de métropole internationale attirante pour les classes moyennes, les «cadres de la mondialisation» et les «créatifs», au mépris de ses habitants «réellement existants» et «réellement installés». Si ce quartier jouxtant la gare du Midi est aujourd’hui presque déserté et ne présente plus qu’une triste alternance de chantiers, de «dents creuses» et de bureaux largement inoccupés, c’est que, voici vingt ans, les élites communales et régionales ont cru y voir la poule aux oeufs d’or. L’installation d’une gare TGV devait leur offrir la possibilité de transformer en quartier d’affaires ouvert sur Londres, Paris, Amsterdam et Cologne, ce quartier populaire à forte concentration de population extraeuropéenne peu (ou mal) mondialisée et insuffi samment créative.

Jouant aux apprentis sorciers, les autorités régionales décident alors de damer le pion à la spéculation immobilière privée et de créer une société mixte, à capitaux moitié privés moitié publics, chargée de racheter les immeubles de ce quartier à leurs propriétaires. Sous-financée, la S.A. Bruxelles Midi ne parvient à racheter ces immeubles qu’au coup par coup et à vil prix, spéculant à la baisse et misant sur le découragement des habitants et propriétaires sous la menace, depuis vingt ans, d’une expropriation… en extrême urgence. Telles sont en effet les caractéristiques paradoxales de la loi sur les expropriations de 1952 : permettre d’appliquer l’extrême urgence – et donc de faire évacuer les occupants dans un délai de seulement quelques semaines – sur la très longue durée – le permis est délivré pour plusieurs années. Bref, une stratégie du pourrissement improvisée par une équipe hétéroclite de mandataires politiques, de fonctionnaires et d’investisseurs que le juge de Paix de Saint-Gilles n’hésitera pas à qualifier d’attentatoire aux droits de l’Homme.

La mécanique grippée du flux. On pourrait penser que ce récit n’a qu’un intérêt exclusivement historique. Qu’il ne constitue que l’ultime avatar d’une politique de la ville considérée comme terrain de jeux pour les promoteurs. Que cette conception est désormais unanimement rejetée. Que même les meilleures histoires belges ont une fin. On pourrait. Et on se tromperait… Le schéma directeur du Plan de développement international, essai sur la mécanique des flux cité en exergue de cet article, date de 2007.

Ce projet, commandé par le gouvernement régional au cabinet de consultance PriceWaterhouseCoopers, a été retenu presque intégralement. Au menu, nouveau stade de football, shopping centres, et centre de conférences. L’objectif avoué : rendre Bruxelles plus attrayante aux investisseurs étrangers grâce à une politique de marketing urbain et d’infrastructures destinées à renforcer le caractère international de la ville. Alors que le gouvernement bruxellois s’était engagé dans son accord de 2004, à créer 5000 nouveaux logements publics, dont une poignée seulement sont construits et à peine plus sont en voie de l’être, les près de 30. 000 ménages bruxellois inscrits sur les listes d’attente de logement social apprécieront le choix de priorités…

Drôle de résistance. Resté longtemps inconnu en dehors du petit monde saint-gillois, le scandale du Quartier Midi est désormais sorti de l’ombre. Cette mise sur la place publique, on la doit très largement à l’activisme intelligent (… et créatif!) de quelques-uns de ces habitants réunis en comité de quartier. Instruisant sans relâche le procès des autorités publiques et de leur créature (la S.A. Bruxelles Midi), ils ont réuni les pièces à conviction sur un site internet www.quartier-midi.be (où le lecteur trouvera bien plus de détails sur les différents épisodes et acteurs de cette triste saga), dans un film «Dans dix jours ou dans dix ans» (voir la recension), ou encore sur de nombreuses affiches à l’humour grinçant. C’est l’ensemble de ces actions et le caractère disproportionné du combat dans lequel il s’est engagé qui a motivé la Ligue des droits de l’Homme à remettre, en décembre 2008, son Prix Régine Orfinger-Karlin au Comité du Quartier Midi.
Lequel comité semble en voie de survivre à son propre quartier puisqu’il organise encore actuellement une exposition permettant de comprendre le déroulement et la portée de cette «revitalisation».

• Edgar Szoc, secrétaire général de la Ligue des droits de l’homme

Le quartier du Midi, 1989 – 2009 : 20 ans de «revitalisation urbaine» – Exposition du 15 janvier au 15 mars 2009, au Pianofabriek, 35 rue du Fort, 1060 Bruxelles. Du lundi au vendredi de 09h00 à 22h00. Le samedi de 13h00 à 20h00. Entrée gratuite.


Le « Comité du Quartier Midi », à Bruxelles, a reçu le prix « Régine Orfinger-Karlin »

– JT RTBF, 9 décembre 2008

Visionner la séquence :



Vive les droits de l’homme d’affaires

La chronique de Paul Hermant, RTBF, 11 décembre 2008

Je me souviens que le « Canard Enchaîné » avait un jour titré lors d’un voyage en Chine du président Chirac qui discuta cinq minutes du Tibet et le reste du temps d’Airbus : « Vive les droits de l’homme d’affaires ». J’y pensais hier en écoutant, de bon matin, la déclaration de Bernard Kouchner comme quoi la création d’un secrétariat d’Etat aux droits de l’homme avait été une mauvaise idée au motif, expliquait-il, qu’il existe « une contradiction permanente entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un Etat ».

Ah, ça, ça commençait fort pour un 10 décembre. Pas même le temps d’allumer sa bougie d’Amnesty ou de souffler celles du gâteau du 60ème anniversaire de la Déclaration universelle.

Et l’on ne comprenait pas tout à fait, dans les brumes du matin, ce que voulait vraiment dire Bernard Kouchner en ce jour festif : s’il s’agissait d’abolir le secrétariat d’Etat de Rama Yade ou bien de fermer son propre ministère des Affaires étrangères. Car quoi, y a-t-il urgence plus urgente que le respect des droits de l’homme ici et maintenant et partout et tout le temps ?

Et n’était-ce pas de cela dont il était question au moment où la communauté internationale unanime demandait le départ du président zimbabwéen Robert Mugabe, régnant sur un pays cholérique, 746 morts hier, dictateur absolu et interdit de séjour dans l’Union européenne depuis belle lurette, mais que l’on vit pourtant à Rome en juin dernier au congrès de la FAO, je vous l’avais dit à l’époque, et que pensez-vous qu’il arriva sinon qu’il regagna son pays sans contrainte mais aussi, et il faut le souligner, sans poignées de mains. Serait-ce donc cela la contradiction dont Bernard Kouchner parle ? Que les droits de l’homme, c’est de ne pas serrer la main d’un délinquant et que les Affaires étrangères c’est de ne pas lui passer les menottes ?

J’en étais là dans ma perplexité quand j’appris que le Prix Orfinger-Karlin que décerne la Ligue des droits de l’homme dans notre pays avait été attribué au Comité du Quartier du Midi -le quartier de la gare du même nom si vous voyez – qui lutte depuis de longues années contre l’expulsion des habitants de ces maisons destinées à céder la place à un quartier européen de bureaux. Car le droit au logement est un droit de l’homme et que le jury estime, en la matière, qu’il a été bafoué. Ce prix est donc autant une récompense qu’une sanction. Il existerait donc une contradiction possible entre les droits de l’homme et la politique immobilière d’une commune.

Le quartier du Midi, c’est à Saint-Gilles. Il se fait que j’habite Saint-Gilles. Au moment d’allumer ma bougie, j’ai hésité longuement. Allez belle journée et puis aussi bonne chance.


Le Midi a un Prix

– “La Dernière Heure”, 10 décembre 2008

SAINT-GILLES • Le comité de quartier honoré par la Ligue des droits de l’homme pour un “combat sans relâche”

Si ça, ce n’est pas une reconnaissance ! Hier, la Ligue des droits de l’homme, excusez du peu, a décerné son prix Régine Orfinger-Karlin 2008 au comité du quartier du Midi…

Point n’est besoin d’être au faîte de l’actualité pour comprendre qu’il s’est agi, via cette récompense, octroyée avec parcimonie, de saluer le combat “mené sans relâche” depuis 2005 par ces habitants contre l’urbanisation du bas de Saint-Gilles.

La Ligue des droits de l’homme a d’ailleurs explicitement stipulé que ce souvenir de Régine Orfinger-Karlin (l’avocate, la résistante durant la Deuxième guerre mondiale, décédée à 91 ans en 2002, fut l’un des fers de lance de la ligue sous nos latitudes) entendait distinguer “une personne ou une association résistant aux ateintes aux droits humains”.

Dans ce cas-ci, l’histoire des abords de la gare du Midi n’oblitérera jamais les cinq plans d’expropriation, une menace qui pesa sur une population que des propositions de rachat de leurs biens offensèrent longtemps :

“Les autorités ont abusé de la loi sur l’expropriation pour cause d’utilité publique au détriment d’une population marginalisée”, a rappelé Gwenaël Breës qui reçut le prix au nom du comité. Et celui-ci d’assurer que “la région a consciemment mis la pression sur les habitants en disant qu’ils seraient bientôt expropriés alors qu’ils n’avaient financièrement pas les moyens de la faire…”

À la veille des 60 ans de la déclaration universelle des droits de l’homme, le président de la Ligue Benoît Van der Meerschen ne s’est pas montré très optimist. Il a “plutôt l’impression que son action consiste à freiner la régression en matière de droits humains plutôt que de permettre des avancées”.

Côté saga du Midi , le même homme mit sur le pavois “le miracle” : “que près de vingt années de lente agonie de leur quartier, agonie encouragée par les pouvoirs publics, n’aient pas entamé la volonté des membres du comité”.

Guy Bernard


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