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Gare du Midi, quel gâchis !

« Une tribune pour Bruxelles » (Baudouin Peeters), 23 janvier 2008

Les qualificatifs manquent pour décrire le quartier du Midi: sinistre, lugubre, sale et marqué du sceau de l’incohérence du bâti. L’échec du projet est flagrant. Dans le cadre du récent Plan de Développement International [PDI], le gouvernement bruxellois s’est engagé à y créer un « pôle business du futur » digne de la capitale de l’Europe.

Ne s’agit-il pas pour autant des mêmes et vaines promesses tenues il y a plus d’une décennie ? Combien de temps faudra-t-il encore patienter avant de voir se matérialiser un environnement accueillant ? Car aujourd’hui, à part quelques bars à péripatéticiennes, des chancres et des immeubles de bureaux inoccupés, une crasse monstre et une atmosphère glauque règnent en maîtres.

Que doit penser de notre pays le visiteur qui arrive dans la première gare internationale du pays ? Un sentiment bien contrasté face à l’image de stations européennes dynamiques comme Lille-Europe et Saint-Pancras à Londres. On pensait que les pouvoirs publics avaient tiré les leçons des désastres urbanistiques des années 70 et 80. Il n’en est rien. On a même plus les bonnes odeurs du chocolat Côte d’Or. Avec plus d’une décennie de recul, on doit conclure à l’insuccès de la réhabilitation du quartier du Midi. Comment en est-on arrivé à un espace aussi anarchique, partagé entre un versant sinistré côté Fonsny, et une aire aussi glaciale que peu avenante autour de la Place Horta ?

Fiasco ab initio

4 raisons pour expliquer ce raté monumental :

– L’absence d’un projet fédérateur soutenu activement par les pouvoirs publics
– L’abandon d’un schéma global de développement au profit de trois plans d’aménagement du territoire [pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?]
– Des retards surréalistes et des erreurs kafkaïennes dans la mise en œuvre du dispositif légal et administratif
– Un schéma financier complètement inadapté face aux objectifs

Que faire aujourd’hui ?

Les pouvoirs publics doivent mettre un terme à cette triste saga en accélérant l’acquisition des derniers immeubles et indemniser leurs propriétaires ;
L’objectif de revitalisation doit être élargi afin d’éviter de créer un ghetto administratif sans âme [à la Noordstation]. Pourquoi ne pas déplacer une partie du marché du Midi [ah les bonnes senteurs et couleurs des produits du Maghreb] sous la structure de passage des trains, pour y créer un « marché couvert » et réutiliser l’espace libéré pour rendre les lieux plus agréables
Faire travailler public et privé ensemble et botter les fesses à cette SNCB qui se moque des Brusseleirs. Le projet de pôle tertiaire soutenu par les pouvoirs publics ne pourra jamais bénéficier d’une envergure internationale face à un demi-kilomètre de bâtiments abandonnés par la SNCB, sur l’avenue Fonsny.
Il y a de l’argent en Belgique, le tout est de l’utiliser avec bon sens : les accords de BELIRIS sont une source de financement des chantiers dans la capitale et plus particulièrement des projets de valorisation de son image nationale et internationale. Pour la période 2004-2006, la capitale s’est vue octroyée un peu moins de 500 millions EUR. Seuls 28,7% ont été dépensés !

Dans les grands chantiers emblématiques, les autorités devraient systématiquement coupler les procédures d’appels d’offres à des invitations adressées aux grands noms de l’architecture et de l’urbanisme. Jadis assoupie, la ville de Bilbao a même su tirer profit des retombées d’un Musée [le fabuleux Guggenheimpour vaincre le fatalisme postindustriel. A l’instar des 350.000 habitants de cette petite cité portuaire, plus d’un million de Bruxellois et la capitale de l’Europe méritent aussi de bénéficier du talent des Norman Foster et Frank Gehry.

La rénovation d’un site comme celui du Midi et, plus généralement, de l’ensemble des zones à haut potentiel, ne saurait plus longtemps souffrir de maux typiquement bruxellois : l’inadéquation entre les fins et les moyens, la multiplication et la concurrence des acteurs, le maquis institutionnel et législatif, les visions de court terme, les successions de plans et bien des promesses dont la réalisation est reportée aux législatures suivantes. Bruxelles, florissante au début du 20e siècle, mérite mieux que ce phénomène général que les Lillois nommaient jadis, « la spirale du renoncement ».


“Sauver ce qui peut l’être…”

– « La Dernière Heure », 1er février 2008

SAINT-GILLES • Alain Destexhe fustige le quartier du Midi. En un opus suggérant quelques pistes pour sortir de la bruxellisation.

La cible était facile. En 72 pages, le sénateur Alain Destexhe (MR-PRL) tire à boulets rouges sur “17 années de fiasco urbanistique et politique”, ce quartier du Midi, “sinistre, lugubre et sale”. La nouveauté ? Des propositions et une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut.
“Horta doit se retourner dans sa tombe !”, sourit doucement le député bruxellois en pointant du doigt le décor offert, place Horta, aux 350.000 voyageurs transitant par ce soi-disant
pôle urbain convivial et moderne. “L’harmonieux mélange entre logements, commerces et affaires“ a débouché sur “des chantiers, des terrains vagues, des maisons abandonnées et de rares immeubles à l’esthétique discutable”. Et le franc-tireur d’Auderghem de montrer cette galerie, commerçante que de nom, non loin du buste de Paul-Henri Spaak.
Rien de trop neuf dans ce constat. Erreurs, “retards kafkaïens”, trois PPAS, un opérateur (la SA Bruxelles-Midi) sous-financé, etc. : telles sont les causes qu’Alain Destexhe identifie.
Son ironique « Welcome in Brussels! », il l’agrémente d’une comparaison avec Lille : soit 400.000 m2 d’affaires et de commerces pour 7.000 emplois, 200.000 m2 de logements, un parc de 7 ha, etc. Un succès français né “d’un trio gagnant : le soutien politique constant de Pierre Mauroy, un seul gestionnaire et de la créativité, issue d’un concours international”.
La capitale européenne peut-elle corriger le tir ? Oui, à en croire les 1.500 exemplaires d’une brochure qui atterrira dans les boîtes de tous les acteurs. Comment ? “En utilisant tous les budgets (les 500 millions de Beliris pour 2004-2006 n’ont été utilisés
qu’à 28 %); en étant soutenu par les pouvoirs publics; en simplifiant les procédures; en mettant la priorité sur l’audace et la créativité.”
Ses suggestions ? Un marché couvert, la reconversion de l’esplanade de l’Europe, des coins verts, un éclairage valorisant ou un meilleur partage de l’espace public.

• Guy Bernard


Destexhe descend (sur) le Midi

– « Le Soir », 1er février 2008

Saint-Gilles / « Welcome in Brussels »

Septante-deux pages pour analyser « 17 années de fiasco urbanistique et politique ». Le franc-tireur du MR Alain Destexhe descend sur le quartier du Midi pour dénoncer la « gestion catastrophique » d’un ambitieux projet de rénovation urbaine, né en 1990 de l’arrivée du TGV à Bruxelles. « Cela fait plusieurs mois que je me promène dans le coin. C’est toujours dégueulasse ». L’agent 007 flingue d’entrée et sans silencieux.
Mais comment en est-on arrivé là ? Le sénateur et député bruxellois dénonce dans son rapport deux péchés originaux. Un, l’absence de projet fédérateur et le morcellement du quartier en trois blocs (deux gérés par la Région et un par la SNCB). Deux, la sous-capitalisation : « Avec 75 millions de francs belges au départ, l’opérateur Bruxelles-Midi n’a jamais eu les moyens de se rendre maître du foncier alors que l’ambition de Charles Picqué, ministre-président en 1990, était d’éviter les erreurs du quartier Nord ».
En repoussoir, Alain Destexhe présente en modèle le projet lillois, lancé à la même époque : « Le TGV est arrivé en 1990 et un quartier est sorti de terre en 96… » Parce que porté par la volonté politique permanente et constante de Pierre Mauroy ; parce que géré par un seul acteur, Euralille ; parce qu’ouvert à la créativité qu’insufflent les appels d’offres internationaux.
Au départ du constat affligeant qu’il dresse du dossier Midi, le chevalier blanc du MR se tourne vers l’avenir – il pense au PDI – et en appelle à « une réflexion collective pour arriver à mener à bien des chantiers ambitieux dans des délais raisonnables ». Il préconise aussi de miser sur la créativité des architectes et urbanistes via des concours contrôlés par des jurys réellement indépendants. Par son travail de synthèse, Alain Destexhe se replace aussi sur un échiquier bruxellois dont il était singulièrement absent. 2009 n’est pas loin.

• FRANCIS DUBOIS


« Mettre fin à cette triste saga », dit Alain Destexhe

– « La Libre Belgique », 1er février 2008

Aménagement du territoire – quartier du Midi

Pour Alain Destexhe (MR), il faut tirer les leçons de l’échec du réaménagement de la gare.

Dix-sept ans après le début des travaux, le réaménagement des environs de la gare du Midi est un échec dont il faut tirer les leçons pour les futurs grands chantiers dans la capitale, a affirmé jeudi le député régional et sénateur Alain Destexhe (MR).

Le panorama qu’offre actuellement le quartier qui jouxte cette gare aux 350 000 visiteurs, dont 100 000 étrangers, qui entrent chaque semaine dans la capitale, est « sinistre, lugubre et sale », a-t-il fait observer, lors d’une visite sur place. Pourtant, l’objectif affiché par le ministre-Président bruxellois Charles Picqué (PS), à l’annonce de l’arrivée du train à grande vitesse, était de « redonner une âme au quartier, de créer un pôle urbain moderne et convivial ».

Pour Alain Destexhe, l’échec du projet est flagrant. Le visiteur qui arrive dans la première gare internationale du pays ne peut en retirer qu’une impression qui contraste avec l’image qu’il retire du pourtour d’une station comme celle de Lille Europe, en France. Cela s’explique, selon lui, par l’absence d’un projet unique, soutenu activement par tous les pouvoirs publics, par une multiplication de plans d’aménagement, en lieu et place d’un schéma de développement unique, et par un schéma financier inadapté aux objectifs fixés. Le député libéral a estimé qu’il importait à présent de mettre un terme à « cette triste saga », notamment en accélérant l’acquisition des derniers immeubles moyennant une indemnisation équitable des propriétaires et en recréant de la convivialité dans un quartier administratif sans âme. Cela devrait notamment passer par le réaménagement complet de l’esplanade de l’Europe, la première place publique que découvrent les touristes en sortant de la gare.

Au-delà d’une série d’autres recommandations pour y corriger ce qui peut encore l’être, Alain Destexhe a prôné une rupture avec le passé pour la gestion des futurs grands chantiers bruxellois. Cela doit passer, selon lui, par une centralisation, au gouvernement régional, des responsabilités de ces grands chantiers emblématiques de la capitale aujourd’hui aux mains à la fois de la Région, du fédéral et des communes. Il faut aussi mobiliser plus de moyens financiers, ceux qui existent via Beliris, et ceux que l’on pourrait trouver dans des partenariats public-privé. Le député MR a enfin prôné l’organisation plus systématique de concours d’architecture ouverts aux plus grands noms de ce monde, a-t-il dit. (Belga)


La « vision » de la culture dans le PDI

– Conférence donnée à la Librairie Aden, le 28 novembre 2007.


Sculpture située à l’entrée du Berlaymont (Commission Européenne)

Le Plan de Développement International de Bruxelles a été commandité à la Région de Bruxelles Capitale, sans bien sûr d’appel d’offre et pour la modique somme de 70 000 € au Cabinet Price Waterhouse Coopers, dirigé par un ancien chef de cabinet du Ministre Président Charles Picqué [1]. Ce document de 100 pages écrites en gros caractères, destiné à servir d’outil de marketing auprès des investisseurs internationaux, utilise le mot de « culture » (ou « culturel ») à pas moins de 79 reprises. Le mot d’ « artiste » n’y figure par contre qu’une fois, dans une parenthèse.

Si la « culture » y est présentée comme « un des porte-drapeaux privilégiés d’une stratégie de ville » (p.20) (elle constitue effectivement le coeur de sa rhétorique), aucune « stratégie » n’est proposée pour soutenir l’écosystème culturel local, encore moins ceux qui produisent la culture mais aussi la diffusent et, accessoirement, en vivent, le plus souvent très difficilement [2]. Parmi les personnalités interrogées pour la confection de ce « plan », presque exclusivement des acteurs économiques (les milieux patronaux), on compte d’ailleurs un seul responsable culturel, Philippe Dujardin, Directeur du Palais des Beaux-Arts (interrogé en compagnie de… la directrice du marketing du même établissement)

En effet, supposons même qu’on adhère à l’approche « City-marketing » mise en avant par les auteurs, anonymes, il est tout à fait étonnant que parmi les « solutions » stéréotypées qu’il avance en suivant les recettes des manuels de revitalisation urbaines les plus standarts, le rapport fasse l’impasse sur ce qui constitue en général un axe majeur, quoique dépourvu d’assise scientifique [3], de ce type de littérature, la nécessité de créer un cadre favorable à la création à l’heure de la « société de la connaissance ». (si on veut exclure les références à l’intensification de « la vie nocturne ».) Il oublie également toutes les stratégies de « folklorisation commerciale de la culture populaire » habituellement à l’oeuvre, se privant encore, toujours en suivant sa propre logique, de ressources endogènes mobilisables… [4]

Mais c’est que la déclinaison bruxelloise des « manuels de revitalisation urbaine » ne brille guère pas sa subtilité. Elle est même, comme on va le voir, d’un niveau d’inculture et de vulgarité rarement atteint.

1. « Pas la culture comme décoration mais la culture au centre de la stratégie de communication. »

« Toutes les villes européennes dont l’image s’est améliorée récemment ont utilisé la culture, d’une manière ou d’une autre. Un marketing de ville efficace est ancré dans les valeurs culturelles que la ville incarne (…) La culture est un des véhicules privilégiés de la communication d’une ville. Pas la culture comme décoration mais la culture au centre de la stratégie de communication. » (PDI, p. 42)

On verra plus loin quelles sont « les valeurs culturelles que la ville incarne » et si elles existent. Pour le moment, notons qu’on ne peut pas être plus clair sur la « vision » de la culture développée dans le PDI. Il s’agit purement et simplement d’instrumentalisation pour des objectifs de marketing.

Bien sûr il y a d’abord le « merchandising » le plus classique, exposé ici sans fard.

« Si le Mont des Arts accueille une densité extraordinaire de musées sur un tout petit territoire, cette richesse culturelle formidable pèche parfois par défaut de convivialité en l’absence de commerces, de terrasses et de bars/restaurants. Le lien entre culture et shopping étant largement exploité dans d’autres villes, Bruxelles doit renforcer l’attractivité de son quartier des musées en s’appropriant l’une des plus belles places de la ville (la place Royale et la place des Musées) au service des visiteurs, tant par l’accueil de fonction Horeca qu’en permettant la circulation plus fluide des piétons. » (PDI p. 50)

Mais le PDI va beaucoup plus loin en expliquant que la « culture » doit permettre de créer une « identité de marque », la marque « Bruxelles » !

« Dans le cadre d’une construction d’image et du city marketing, le développement d’une politique de marque (branding) est également un élément essentiel. La marque « Bruxelles » est plus connue que la marque « Belgique ». Mais cette marque est actuellement peu construite et sous-optimisée.

Dans la mise en oeuvre du présent Plan, les actions suivantes doivent être entreprises :
– Construction d’une politique de marque détaillée :
– Analyse juridique visant à une réglementation de l’usage du nom ou du label « Bruxelles ». (PDI p.33)

En quoi cela concerne-t-il la culture ? La mobilisation des ressources culturelles au service de la communication d’entreprise est en cours depuis de nombreuses années, aboutissant à la pure et simple disparition de la frontière entre “culture” (ou “art”) et publicité/marketing. Le phénomène est particulièrement marqué dans le monde anglo-saxon (dont nous vient la “théorie” du City marketing mise en oeuvre dans le PDI). Pour mieux percevoir ce qui sous-tend une telle approche, on peut citer les réponses engrangées par la puissante association “Art&Business”, fondée pour favoriser le “rapprochement de l’Art et de l’Entreprise”, qui proposait à ses adhérents, à l’occasion de son 20ème anniversaire, d’imaginer les rapports de l’art et de l’entreprise en 2023 (sic)”.

“Ne serait-ce pas enthousiasmant si en 2023 l’entreprise considérait les artistes comme un élément essentiel à la créativité commerciale, l’innovation et la compétitivité. Et si toutes les organisations artistiques se considéraient elles-mêmes comme des entreprises dépendant, plutôt que des subsides, de la qualité de leur service et de la satisfaction des consommateurs ? … Plus de compagnies créeront et financeront leurs propres événements artistiques, fournissant les artistes et l’argent pour les aider. Les entreprises sponsoriseront leurs propres programmes d’artistes en résidence. De plus en plus d’institutions artistiques seront associées au développement des marques. De grands artistes seront embauchés pour promouvoir des marques [5] ».

On peut remplacer “entreprise” par “ville” (ce qui d’autant plus légitime que la “gouvernance” de la ville, et non plus le “gouvernement de la Cité”, proposée par le PDI se calque directement sur le modèle de la gouvernance d’entreprise, seule forme politique apparemment appelée à remplacer tous les autres modes de gouvernement) pour saisir la “vision” de la culture mise en oeuvre par le PDI.

2. Les Bruxellois, représentants de la marque “Bruxelles”

“L’élaboration d’une plateforme d’identité bruxelloise est un prérequis indispensable à l’élaboration d’une stratégie de communication.” (PDI, p. 25)

“L’identité bruxelloise, sorte de mille-feuille historique et culturel, constitue un potentiel formidable pour le marketing de Bruxelles.” (PDI, p. 30)

Si « un marketing de ville efficace est ancré dans les valeurs culturelles que la ville incarne”, comme on l’a lu plus haut, il n’en demeure donc pas moins que le premier objet du marketing de ville semble être… de sélectionner ces valeurs culturelles et de les “incarner” sous forme d’ “identité”. Autrement dit, les valeurs culturelles ne sont que ce que le marketing imposera…

On verra plus loin que pour sortir de ce dilemme, le PDI propose finalement d’imposer une identité exogène aux Bruxellois.

On en vient en tous cas au “contenu” de la marque Bruxelles. Il semble plus facile à définir en creux, ce qu’il n’est pas, ou plutôt ce qu’il ne doit pas être.

Si le “marketing” doit-être “ancré… dans l’identité locale de ses habitants”, il n’en demeure pas moins que le PDI doit être “tourné vers l’avenir et dans une approche internationale, globale, universelle et affranchie des identités réductrices.”

Ce sont ici particulièrement les classes populaires, majoritairement issues de l’immigration qui sont visées. En effet, il faut :

“Développer une stratégie d’image pour les quartiers (city marketing) afin de les caractériser, et notamment pour les quartiers les plus fragilisés afin les revaloriser et d’éviter que leur image négative ne dépasse les frontières et ne nuise au rayonnement international de la ville (effet « Bronx »).” (PDI p.72)

Et l’identité de “quartier” qu’il s’agit de développer est la suivante :

“Promotion des quartiers en leur donnant une identité spécifique : quartier de la mode, quartier de l’Art nouveau… » (PDI p.35)

Comme si les quartiers n’avaient pas déjà leur « image », sans même parler de leur identité, parfois même commerciale (prenons l’exemple de la Rue de Brabant)

Bien évidemment la promotion de l’image des « quartiers » pour lutter contre « l’effet Bronx » passe d’abord par la « sécurité ».

« Les Bruxellois et les visiteurs qu’ils soient belges ou internationaux ont parfois une perception de Bruxelles peu sécurisante. C’est un point critique car une ville qui a une réputation avérée d’insécurité met en péril son développement international. »

« Il s’agit non seulement de travailler sur l’image et l’avenir de certains quartiers, mais également de renforcer la présence publique afin de rassurer les usagers de la ville et de lutter contre les incivilités qui salissent et insécurisent celle-ci.” (PDI, p. 68)

Le rapport est d’ailleurs assez prolixe sur les moyens d’y parvenir, en comparaison avec ses autres chapitres tout au moins.

“la poursuite de la mise en oeuvre du Plan régional de sécurité, notamment par la mise en place d’une ligne téléphonique d’aide aux victimes et d’un observatoire régional de la sécurité (intégré dans le « monitoring des quartiers ») ;

L’encouragement des communes à sanctionner plus activement les auteurs d’actes d’incivilités.” (PDI, p.68)

Pour qui connait un peu le marketing sécuritaire, on notera cependant que les “lignes téléphoniques d’aide aux victimes” permettent surtout d’afficher dans l’espace publique la promotion du fameux numéro, renforçant éventuellement le sentiment d’insécurité dans certains “quartiers” sous couvert de passer au touriste de passage le message qu’il est bien protégé…

3. « Brussels : the Human Face of Europe ».

Le PDI utilise 235 fois en 100 pages le terme “Europe” (ou « européen »). C’est que nos brillants consultants ont identifié que le rôle de Bruxelles comme “Capitale de l’Europe” en constituait le principal gisement de notoriété. Notons au passage que le PDI reconnaît que cette notoriété est mondialement établie pour en conclure… qu’il est urgent de consacrer de gigantesques investissements à ce que ce fait soit connu !

« Il faut reconnaître que l’Europe est le principal avantage comparatif international de Bruxelles aujourd’hui. Ce statut de capitale européenne est un atout fabuleux, aujourd’hui de tirer parti. Pour ce faire, il faut assumer cette dimension essentielle de notre identité, et la regarder comme l’opportunité extraordinaire qu’elle constitue. » (PDI p.20)

Voici donc la fameuse “identité bruxelloise” , “globale et universelle, affranchie des identités réductrices” (qui justifie par ailleurs que toute la signalisation à Bruxelles devrait être également en anglais…)

Un seul problème mais de taille :

“Les Bruxellois eux-mêmes ne visualisent pas toujours les aspects positifs que l’Europe leur apporte (emplois, dynamique commerciale, …) et se focalisent sur les effets négatifs de la présence européenne en matière de logement et d’urbanisme notamment. Même si les choses évoluent positivement depuis 10 ans, il y a encore du chemin à faire pour faire accepter l’Europe à l’ensemble des Bruxellois. Ce déficit d’image Bruxelles/Europe en termes de contenu est pénalisant alors que ce qui fait principalement la notoriété de Bruxelles à l’étranger, c’est l’Europe.” (PDI p. 32)

Le PDI, qui confond d’ailleurs l’Europe (ne citant jamais la tradition humaniste malgré la présence notamment du musée Erasme) et l’Union européenne, ne se propose à aucun moment de s’attaquer aux causes du “déficit de sentiment européen”, mais bien d’imposer ce “sentiment” ou cette identité :

« Un important travail d’appropriation du fait européen par les bruxellois doit encore être entrepris, notamment à travers le city marketing.” (PDI p. 21)

Le “City marketing” prend dès lors toute sa dimension comme instrument de propagande dirigé contre les Bruxellois aux “identités réductrices”, afin de leur faire assimiler leur “identité européenne”, potentiellement riche de retours sur l’investissement que constituerait un lavage des cerveaux.

Le PDI ne fait ici que reprendre à son compte les pires recettes de propagande de la Commission européenne.

Suite au rejet du projet de traité constitutionnel par les électeurs français et hollandais et dans les premiers mois qui suivirent l’entrée en fonction de la nouvelle Commission Barroso, la Commissaire Margot Wallström avait réuni l’ensemble des responsables des médias européens dans le but de trouver des solutions au “déficit d’image de l’Union européenne”. Son conseiller pour les projets audiovisuels spéciaux (sic), analysait avec sobriété les causes de ce “déficit” dans les termes suivants :

« Les chiffres révèlent […] l’existence d’une appétence extrêmement forte pour le fait européen et la construction européenne, avec des sentiments d’une nature globalement positive. Le revers de la médaille, c’est que l’Europe que souhaitent les citoyens ne semble pas être exactement celle que les autorités ou les décideurs sont en train de mettre en place » ; qui poursuit : 70 % des personnes interrogées considèrent « que leur opinion n’est pas entendue par les décideurs et qu’elles se trouveront donc mises à l’écart du processus, quelle que soit la façon dont celui-ci sera fondé. La démocratie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ne leur est pas perceptible car ces citoyens se sentent exclus du processus lui-même ».

Toute ressemblance avec la perception des “aspects négatifs”, notamment de l’urbanisme européen à Bruxelles…

Et la solution proposée était exactement la même que celle des rédacteurs du PDI.

Loin de préconiser une démocratisation des institutions de l’Union, la Commission mettait en avant une stratégie de « communication et d’information » et aussi de « dialogue avec le citoyen », le tout basé sur le seul postulat que celui-ci est mal éduqué et mal informé : « Combattre l’ignorance et l’indifférence est aujourd’hui devenu une nécessité pour l’Union européenne. ». Affirmant élégamment au passage que selon des « études de l’OCDE sur l’illettrisme ou sur le niveau d’éducation, […] plus de 40 % de la population européenne connaît des difficultés de lecture, c’est-à-dire que les personnes concernées ne sont pas capables de lire et de comprendre un texte simple et relatif à des faits de la vie courante » [6]

Revenons au PDI :

« C’est donc l’ancrage européen qui est une des cartes principales à jouer pour Bruxelles dans le présent Plan de Développement International et dans une approche de city marketing plus dynamique et agressive. Mais en donnant un contenu humain et chaleureux à ce concept et contenant « Bruxelles Europe ». Et avec un projet de ville qui en priorité humanise l’Europe pour les Bruxellois et Bruxelles pour les Européens.” (PDI, p. 32)

Si on comprend bien, une approche citymarketing plus aggressive pour humaniser…

4.Vers le triomphe de la “culture européenne” à Bruxelles ?

La dimension orwellienne de ce projet apparaît dans toute sa splendeur lorsque les auteurs du PDI se risquent à envisager la création d’un lieu susceptible d’incarner la “culture européenne” à Bruxelles, s’appuyant pour cela sur les voeux du Pt Barroso, soutenu en la circonstance par Umberto Eco :

« L’Europe manque dramatiquement d’un lieu où les visiteurs puissent ressentir l’évolution du projet européen, comme lieu d’une des premières réussites historiques en matière de paix, de démocratie et de liberté. » (PDI, p.42)

Les auteurs ne trouvent en effet rien de mieux que d’aller chercher l’inspiration européenne… aux Etats-unis :

« Un lieu d’exposition permanente, permettant au visiteur de se confronter à l’idée européenne dans sa dimension essentielle, sorte de Ellis Island de l’Europe.” (PDI, p. 43 )

Une note précise alors, pour qu’on comprenne bien la pertinence historique du parallèle :

“Ellis Island est l’île située face à Manhattan, voisine de celle où est érigée la statue de la Liberté. C’est par cette île que transitaient les candidats immigrants aux USA, jusqu’en 1954. Depuis, elle a été transformée en en lieu d’exposition, sorte de musée interactif, visant à faire ressentir au visiteur l’expérience de l’immigration, fondatrice de la nation américaine. Il s’agit donc d’un lieu initiatique.”

On mesure le mélange d’ignorance crasse et de cynisme qui peut présider à une telle comparaison. Car l’”Europe” ne manque pas à l’heure actuelle de “lieux initiatiques… visant à faire ressentir l’expérience de l’immigration”. Au même moment, divers collectifs européens s’adressaient en effet aux parlementaires au sujet de ce qu’ils appelaient justement la “Directive de la honte” prévoyant :

La durée legale maximum de rétention à 18 mois 5 annees d interdiction de territoire en cas d’expulsion 5 années de prison en cas de refus d’embarquement.

L’esthétique européenne

L’Union européenne ne manque en fait pas de “monuments” emblématiques de la place qu’elle accorde à la culture dans le cadre des Partenariats Publics Privés (PPP) qu’elle promeut à tout-va, à l’instar du PDI.

D’abord son urbanisme si caractéristique et tellement citoyen, l’Etat belge ayant laissé les mains libres à une oligopole de promoteurs pour fournir à la CEE les centaines de milliers de m2 de bureaux dont elle avait besoin, sans le moindre souci urbanistique, éradiquant un quartier entier. Et cela à l’époque déjà au nom de la compétition entre villes que l’UE encourage désormais ouvertement à travers le benchmarking.

Un âge d’or dont certains architectes-urbanistes bien en cour à la Région, se frottent les mains en anticipant le retour… grâce à l’Europe et son « humanisation » bien évidemment :

« Lorsque l’Europe sera posée comme entité politico-économique (avec ou sans la Turquie et l’Ukraine), elle pourra alors, comme à Washington, décider de gestes forts. On démolira alors (sans regret) nos bâtiments actuels devenus, entre-temps, probablement totalement obsolètes. Une telle évolution sera sans doute radicale mais elle répondra d’un autre besoin de développement. Les pelleteuses d’aujourd’hui et de demain auront remplacé les incendies, les tremblements de terre ou les guerres de jadis » (Michel Jaspers)

Parions qu’il y a là un risque que les Bruxellois puissent continuer à se focaliser à l’avenir sur les « aspects négatifs comme l’urbanisation et le logement »…

Notons enfin que le PDI préconise, sans aucune ironie, la création d’un

« axe est-ouest, celui reliant le parc du Cinquantenaire, le Parc Léopold, la place et la rue du Luxembourg et Trône (extension possible vers le Mont des Arts) destiné à devenir un axe culturel et touristique” (PDI, p.56)

Après la quasi complète destruction du Quartier Leopold et la construction des autoroutes urbaines Béliard et Loir, il est en effet grand temps d’y penser…

Sur une partie de cet axe s’affichent d’ores et déjà dans l’espace public en format géant quelques “monuments” de l’iconographie dont l’UE a le secret, à grand renfort de banques d’images et de PPP [7].

Mais pour trouver le principe générateur de la destruction de la culture à travers son entière soumission au marketing (de ville ou autre) que favorise l’UE, à Bruxelles comme ailleurs [8], notamment à travers les PPP, il est bon de méditer, pensant à l’avenir de “Bruxelles, Capitale de l’Europe”, sur ces monuments pompiers que sont les sculptures du Parlement Européen.

L’ensemble de la production symbolique de l’Union européenne a en effet un petit air de famille que certains qualifient à juste titre de « réalisme néolibéral », à l’image de cette sculpture en fonte, plantée à l’entrée du Parlement, représentant une femme brandissant un « € »… qui fut sponsorisée par une entreprise sidérurgique « soucieuse de s’affirmer comme société européenne ». Le cahier des charges remis au sculpteur ne consistait en rien d’autre que la trivialité suivante : utiliser le matériau emblématique produit par cette entreprise pour représenter les symboles de l’Union européenne ; un projet qui se voulait « la concrétisation d’un accord particulier conclu entre les mondes de l’art, de la politique et de l’économie en vue de la réalisation en commun d’un projet profitable à tous »… Le discours d’inauguration précisait : « Une telle initiative ne s’intègre-t-elle pas dans les perspectives ambitieuses auxquelles nous convie l’Europe ? […] À savoir l’expansion des entreprises et leur coopération à l’échelle communautaire, l’amélioration de l’environnement et l’aspiration à une société tournée vers l’homme et la culture. » [9]

Affiche réalisée pour l’exposition A(rt)ctivisme (censurée par la société JC Decaux [10])

Telle est bien l’inspiration du PDI et toute ressemblance avec cette sculpture emblématique des politiques « publiques » en PPP, urbaines ou non, ne saurait être fortuite. Un PDI qui n’est finalement lui-même qu’un pur produit de marketing élaboré par des professionnels dépourvus dans leur discipline du moindre talent, qui ne doivent d’avoir pu refiler leur pensum pour une somme prohibitive à la Région, qu’à la propre crédulité du commanditaire (qui a pour elle toute la force de la doxa néolibérale, tout membre du PS qu’il soit). Il n’est sans doute pas non plus anodin de rappeler que Charles Picqué a occupé, entre deux mandats régionaux, les fonctions de Ministre de la Culture de la Communauté française dont la production, au moins dans le domaine des arts plastiques, a parfois un air de famille avec les élans pompiers du PDI…

• Benoît EUGENE, éditions Agone

Notes

[1] Voir le dossier consacré au PDI (y compris le document lui-même) sur le site du Comité du Quartier Midi

[2] A l’exception d’une remarque laissant entendre que la répartition communautaire des compétences rend difficile toute coordination. Passant évidemment sous silence que cette répartition permet en partie aux acteurs culturels de préserver une certaine autonomie vis à vis du politique en jouant des diverses sources de financement.

[3] Lire Mathieu Van Crieckingen, « La ville où les riches vivront heureux. La gentrification comme projet total », Revue Agone 38-39, à paraître avril 2008.

[4] De ce point de vue, l’expérience de la métropole concurrente, Lille aurait sans doute été plus utile que les manuels stéréotypés américains. Lire Bendy Glu, « La Culture comme propagande totale. Lille 2004, Capitale européenne de la culture », in Revue Agone, n°34, 2005.

[5] www.mariageartetentreprise.be

[6] Cité in Benoit EUGENE, « La politique de communication de l’UE », Revue Agone, n°34.

[7] Plus d’images : http://europa-museum.org/expo2.htm

[8] Le premier acte de politique culturelle de l’UE, dotée de compétences en ce domaine par le traité de Maastricht, fut de financer la mise en réseau des agences de rapprochement de la culture et de l’entreprise (type Art&Business, voir plus haut) sous le nom de CEREC (Comité européen pour le rapprochement de l’économie et de la culture) dont le secrétariat est assuré par la Fondation Promethea (Bruxelles)

[9] Plus de sculptures à l’adresse http://europa-museum.org/art_public/art_public.htm

[10] www.diablesroses.be


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