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La « vision » de la culture dans le PDI

– Conférence donnée à la Librairie Aden, le 28 novembre 2007.


Sculpture située à l’entrée du Berlaymont (Commission Européenne)

Le Plan de Développement International de Bruxelles a été commandité à la Région de Bruxelles Capitale, sans bien sûr d’appel d’offre et pour la modique somme de 70 000 € au Cabinet Price Waterhouse Coopers, dirigé par un ancien chef de cabinet du Ministre Président Charles Picqué [1]. Ce document de 100 pages écrites en gros caractères, destiné à servir d’outil de marketing auprès des investisseurs internationaux, utilise le mot de « culture » (ou « culturel ») à pas moins de 79 reprises. Le mot d’ « artiste » n’y figure par contre qu’une fois, dans une parenthèse.

Si la « culture » y est présentée comme « un des porte-drapeaux privilégiés d’une stratégie de ville » (p.20) (elle constitue effectivement le coeur de sa rhétorique), aucune « stratégie » n’est proposée pour soutenir l’écosystème culturel local, encore moins ceux qui produisent la culture mais aussi la diffusent et, accessoirement, en vivent, le plus souvent très difficilement [2]. Parmi les personnalités interrogées pour la confection de ce « plan », presque exclusivement des acteurs économiques (les milieux patronaux), on compte d’ailleurs un seul responsable culturel, Philippe Dujardin, Directeur du Palais des Beaux-Arts (interrogé en compagnie de… la directrice du marketing du même établissement)

En effet, supposons même qu’on adhère à l’approche « City-marketing » mise en avant par les auteurs, anonymes, il est tout à fait étonnant que parmi les « solutions » stéréotypées qu’il avance en suivant les recettes des manuels de revitalisation urbaines les plus standarts, le rapport fasse l’impasse sur ce qui constitue en général un axe majeur, quoique dépourvu d’assise scientifique [3], de ce type de littérature, la nécessité de créer un cadre favorable à la création à l’heure de la « société de la connaissance ». (si on veut exclure les références à l’intensification de « la vie nocturne ».) Il oublie également toutes les stratégies de « folklorisation commerciale de la culture populaire » habituellement à l’oeuvre, se privant encore, toujours en suivant sa propre logique, de ressources endogènes mobilisables… [4]

Mais c’est que la déclinaison bruxelloise des « manuels de revitalisation urbaine » ne brille guère pas sa subtilité. Elle est même, comme on va le voir, d’un niveau d’inculture et de vulgarité rarement atteint.

1. « Pas la culture comme décoration mais la culture au centre de la stratégie de communication. »

« Toutes les villes européennes dont l’image s’est améliorée récemment ont utilisé la culture, d’une manière ou d’une autre. Un marketing de ville efficace est ancré dans les valeurs culturelles que la ville incarne (…) La culture est un des véhicules privilégiés de la communication d’une ville. Pas la culture comme décoration mais la culture au centre de la stratégie de communication. » (PDI, p. 42)

On verra plus loin quelles sont « les valeurs culturelles que la ville incarne » et si elles existent. Pour le moment, notons qu’on ne peut pas être plus clair sur la « vision » de la culture développée dans le PDI. Il s’agit purement et simplement d’instrumentalisation pour des objectifs de marketing.

Bien sûr il y a d’abord le « merchandising » le plus classique, exposé ici sans fard.

« Si le Mont des Arts accueille une densité extraordinaire de musées sur un tout petit territoire, cette richesse culturelle formidable pèche parfois par défaut de convivialité en l’absence de commerces, de terrasses et de bars/restaurants. Le lien entre culture et shopping étant largement exploité dans d’autres villes, Bruxelles doit renforcer l’attractivité de son quartier des musées en s’appropriant l’une des plus belles places de la ville (la place Royale et la place des Musées) au service des visiteurs, tant par l’accueil de fonction Horeca qu’en permettant la circulation plus fluide des piétons. » (PDI p. 50)

Mais le PDI va beaucoup plus loin en expliquant que la « culture » doit permettre de créer une « identité de marque », la marque « Bruxelles » !

« Dans le cadre d’une construction d’image et du city marketing, le développement d’une politique de marque (branding) est également un élément essentiel. La marque « Bruxelles » est plus connue que la marque « Belgique ». Mais cette marque est actuellement peu construite et sous-optimisée.

Dans la mise en oeuvre du présent Plan, les actions suivantes doivent être entreprises :
– Construction d’une politique de marque détaillée :
– Analyse juridique visant à une réglementation de l’usage du nom ou du label « Bruxelles ». (PDI p.33)

En quoi cela concerne-t-il la culture ? La mobilisation des ressources culturelles au service de la communication d’entreprise est en cours depuis de nombreuses années, aboutissant à la pure et simple disparition de la frontière entre “culture” (ou “art”) et publicité/marketing. Le phénomène est particulièrement marqué dans le monde anglo-saxon (dont nous vient la “théorie” du City marketing mise en oeuvre dans le PDI). Pour mieux percevoir ce qui sous-tend une telle approche, on peut citer les réponses engrangées par la puissante association “Art&Business”, fondée pour favoriser le “rapprochement de l’Art et de l’Entreprise”, qui proposait à ses adhérents, à l’occasion de son 20ème anniversaire, d’imaginer les rapports de l’art et de l’entreprise en 2023 (sic)”.

“Ne serait-ce pas enthousiasmant si en 2023 l’entreprise considérait les artistes comme un élément essentiel à la créativité commerciale, l’innovation et la compétitivité. Et si toutes les organisations artistiques se considéraient elles-mêmes comme des entreprises dépendant, plutôt que des subsides, de la qualité de leur service et de la satisfaction des consommateurs ? … Plus de compagnies créeront et financeront leurs propres événements artistiques, fournissant les artistes et l’argent pour les aider. Les entreprises sponsoriseront leurs propres programmes d’artistes en résidence. De plus en plus d’institutions artistiques seront associées au développement des marques. De grands artistes seront embauchés pour promouvoir des marques [5] ».

On peut remplacer “entreprise” par “ville” (ce qui d’autant plus légitime que la “gouvernance” de la ville, et non plus le “gouvernement de la Cité”, proposée par le PDI se calque directement sur le modèle de la gouvernance d’entreprise, seule forme politique apparemment appelée à remplacer tous les autres modes de gouvernement) pour saisir la “vision” de la culture mise en oeuvre par le PDI.

2. Les Bruxellois, représentants de la marque “Bruxelles”

“L’élaboration d’une plateforme d’identité bruxelloise est un prérequis indispensable à l’élaboration d’une stratégie de communication.” (PDI, p. 25)

“L’identité bruxelloise, sorte de mille-feuille historique et culturel, constitue un potentiel formidable pour le marketing de Bruxelles.” (PDI, p. 30)

Si « un marketing de ville efficace est ancré dans les valeurs culturelles que la ville incarne”, comme on l’a lu plus haut, il n’en demeure donc pas moins que le premier objet du marketing de ville semble être… de sélectionner ces valeurs culturelles et de les “incarner” sous forme d’ “identité”. Autrement dit, les valeurs culturelles ne sont que ce que le marketing imposera…

On verra plus loin que pour sortir de ce dilemme, le PDI propose finalement d’imposer une identité exogène aux Bruxellois.

On en vient en tous cas au “contenu” de la marque Bruxelles. Il semble plus facile à définir en creux, ce qu’il n’est pas, ou plutôt ce qu’il ne doit pas être.

Si le “marketing” doit-être “ancré… dans l’identité locale de ses habitants”, il n’en demeure pas moins que le PDI doit être “tourné vers l’avenir et dans une approche internationale, globale, universelle et affranchie des identités réductrices.”

Ce sont ici particulièrement les classes populaires, majoritairement issues de l’immigration qui sont visées. En effet, il faut :

“Développer une stratégie d’image pour les quartiers (city marketing) afin de les caractériser, et notamment pour les quartiers les plus fragilisés afin les revaloriser et d’éviter que leur image négative ne dépasse les frontières et ne nuise au rayonnement international de la ville (effet « Bronx »).” (PDI p.72)

Et l’identité de “quartier” qu’il s’agit de développer est la suivante :

“Promotion des quartiers en leur donnant une identité spécifique : quartier de la mode, quartier de l’Art nouveau… » (PDI p.35)

Comme si les quartiers n’avaient pas déjà leur « image », sans même parler de leur identité, parfois même commerciale (prenons l’exemple de la Rue de Brabant)

Bien évidemment la promotion de l’image des « quartiers » pour lutter contre « l’effet Bronx » passe d’abord par la « sécurité ».

« Les Bruxellois et les visiteurs qu’ils soient belges ou internationaux ont parfois une perception de Bruxelles peu sécurisante. C’est un point critique car une ville qui a une réputation avérée d’insécurité met en péril son développement international. »

« Il s’agit non seulement de travailler sur l’image et l’avenir de certains quartiers, mais également de renforcer la présence publique afin de rassurer les usagers de la ville et de lutter contre les incivilités qui salissent et insécurisent celle-ci.” (PDI, p. 68)

Le rapport est d’ailleurs assez prolixe sur les moyens d’y parvenir, en comparaison avec ses autres chapitres tout au moins.

“la poursuite de la mise en oeuvre du Plan régional de sécurité, notamment par la mise en place d’une ligne téléphonique d’aide aux victimes et d’un observatoire régional de la sécurité (intégré dans le « monitoring des quartiers ») ;

L’encouragement des communes à sanctionner plus activement les auteurs d’actes d’incivilités.” (PDI, p.68)

Pour qui connait un peu le marketing sécuritaire, on notera cependant que les “lignes téléphoniques d’aide aux victimes” permettent surtout d’afficher dans l’espace publique la promotion du fameux numéro, renforçant éventuellement le sentiment d’insécurité dans certains “quartiers” sous couvert de passer au touriste de passage le message qu’il est bien protégé…

3. « Brussels : the Human Face of Europe ».

Le PDI utilise 235 fois en 100 pages le terme “Europe” (ou « européen »). C’est que nos brillants consultants ont identifié que le rôle de Bruxelles comme “Capitale de l’Europe” en constituait le principal gisement de notoriété. Notons au passage que le PDI reconnaît que cette notoriété est mondialement établie pour en conclure… qu’il est urgent de consacrer de gigantesques investissements à ce que ce fait soit connu !

« Il faut reconnaître que l’Europe est le principal avantage comparatif international de Bruxelles aujourd’hui. Ce statut de capitale européenne est un atout fabuleux, aujourd’hui de tirer parti. Pour ce faire, il faut assumer cette dimension essentielle de notre identité, et la regarder comme l’opportunité extraordinaire qu’elle constitue. » (PDI p.20)

Voici donc la fameuse “identité bruxelloise” , “globale et universelle, affranchie des identités réductrices” (qui justifie par ailleurs que toute la signalisation à Bruxelles devrait être également en anglais…)

Un seul problème mais de taille :

“Les Bruxellois eux-mêmes ne visualisent pas toujours les aspects positifs que l’Europe leur apporte (emplois, dynamique commerciale, …) et se focalisent sur les effets négatifs de la présence européenne en matière de logement et d’urbanisme notamment. Même si les choses évoluent positivement depuis 10 ans, il y a encore du chemin à faire pour faire accepter l’Europe à l’ensemble des Bruxellois. Ce déficit d’image Bruxelles/Europe en termes de contenu est pénalisant alors que ce qui fait principalement la notoriété de Bruxelles à l’étranger, c’est l’Europe.” (PDI p. 32)

Le PDI, qui confond d’ailleurs l’Europe (ne citant jamais la tradition humaniste malgré la présence notamment du musée Erasme) et l’Union européenne, ne se propose à aucun moment de s’attaquer aux causes du “déficit de sentiment européen”, mais bien d’imposer ce “sentiment” ou cette identité :

« Un important travail d’appropriation du fait européen par les bruxellois doit encore être entrepris, notamment à travers le city marketing.” (PDI p. 21)

Le “City marketing” prend dès lors toute sa dimension comme instrument de propagande dirigé contre les Bruxellois aux “identités réductrices”, afin de leur faire assimiler leur “identité européenne”, potentiellement riche de retours sur l’investissement que constituerait un lavage des cerveaux.

Le PDI ne fait ici que reprendre à son compte les pires recettes de propagande de la Commission européenne.

Suite au rejet du projet de traité constitutionnel par les électeurs français et hollandais et dans les premiers mois qui suivirent l’entrée en fonction de la nouvelle Commission Barroso, la Commissaire Margot Wallström avait réuni l’ensemble des responsables des médias européens dans le but de trouver des solutions au “déficit d’image de l’Union européenne”. Son conseiller pour les projets audiovisuels spéciaux (sic), analysait avec sobriété les causes de ce “déficit” dans les termes suivants :

« Les chiffres révèlent […] l’existence d’une appétence extrêmement forte pour le fait européen et la construction européenne, avec des sentiments d’une nature globalement positive. Le revers de la médaille, c’est que l’Europe que souhaitent les citoyens ne semble pas être exactement celle que les autorités ou les décideurs sont en train de mettre en place » ; qui poursuit : 70 % des personnes interrogées considèrent « que leur opinion n’est pas entendue par les décideurs et qu’elles se trouveront donc mises à l’écart du processus, quelle que soit la façon dont celui-ci sera fondé. La démocratie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ne leur est pas perceptible car ces citoyens se sentent exclus du processus lui-même ».

Toute ressemblance avec la perception des “aspects négatifs”, notamment de l’urbanisme européen à Bruxelles…

Et la solution proposée était exactement la même que celle des rédacteurs du PDI.

Loin de préconiser une démocratisation des institutions de l’Union, la Commission mettait en avant une stratégie de « communication et d’information » et aussi de « dialogue avec le citoyen », le tout basé sur le seul postulat que celui-ci est mal éduqué et mal informé : « Combattre l’ignorance et l’indifférence est aujourd’hui devenu une nécessité pour l’Union européenne. ». Affirmant élégamment au passage que selon des « études de l’OCDE sur l’illettrisme ou sur le niveau d’éducation, […] plus de 40 % de la population européenne connaît des difficultés de lecture, c’est-à-dire que les personnes concernées ne sont pas capables de lire et de comprendre un texte simple et relatif à des faits de la vie courante » [6]

Revenons au PDI :

« C’est donc l’ancrage européen qui est une des cartes principales à jouer pour Bruxelles dans le présent Plan de Développement International et dans une approche de city marketing plus dynamique et agressive. Mais en donnant un contenu humain et chaleureux à ce concept et contenant « Bruxelles Europe ». Et avec un projet de ville qui en priorité humanise l’Europe pour les Bruxellois et Bruxelles pour les Européens.” (PDI, p. 32)

Si on comprend bien, une approche citymarketing plus aggressive pour humaniser…

4.Vers le triomphe de la “culture européenne” à Bruxelles ?

La dimension orwellienne de ce projet apparaît dans toute sa splendeur lorsque les auteurs du PDI se risquent à envisager la création d’un lieu susceptible d’incarner la “culture européenne” à Bruxelles, s’appuyant pour cela sur les voeux du Pt Barroso, soutenu en la circonstance par Umberto Eco :

« L’Europe manque dramatiquement d’un lieu où les visiteurs puissent ressentir l’évolution du projet européen, comme lieu d’une des premières réussites historiques en matière de paix, de démocratie et de liberté. » (PDI, p.42)

Les auteurs ne trouvent en effet rien de mieux que d’aller chercher l’inspiration européenne… aux Etats-unis :

« Un lieu d’exposition permanente, permettant au visiteur de se confronter à l’idée européenne dans sa dimension essentielle, sorte de Ellis Island de l’Europe.” (PDI, p. 43 )

Une note précise alors, pour qu’on comprenne bien la pertinence historique du parallèle :

“Ellis Island est l’île située face à Manhattan, voisine de celle où est érigée la statue de la Liberté. C’est par cette île que transitaient les candidats immigrants aux USA, jusqu’en 1954. Depuis, elle a été transformée en en lieu d’exposition, sorte de musée interactif, visant à faire ressentir au visiteur l’expérience de l’immigration, fondatrice de la nation américaine. Il s’agit donc d’un lieu initiatique.”

On mesure le mélange d’ignorance crasse et de cynisme qui peut présider à une telle comparaison. Car l’”Europe” ne manque pas à l’heure actuelle de “lieux initiatiques… visant à faire ressentir l’expérience de l’immigration”. Au même moment, divers collectifs européens s’adressaient en effet aux parlementaires au sujet de ce qu’ils appelaient justement la “Directive de la honte” prévoyant :

La durée legale maximum de rétention à 18 mois 5 annees d interdiction de territoire en cas d’expulsion 5 années de prison en cas de refus d’embarquement.

L’esthétique européenne

L’Union européenne ne manque en fait pas de “monuments” emblématiques de la place qu’elle accorde à la culture dans le cadre des Partenariats Publics Privés (PPP) qu’elle promeut à tout-va, à l’instar du PDI.

D’abord son urbanisme si caractéristique et tellement citoyen, l’Etat belge ayant laissé les mains libres à une oligopole de promoteurs pour fournir à la CEE les centaines de milliers de m2 de bureaux dont elle avait besoin, sans le moindre souci urbanistique, éradiquant un quartier entier. Et cela à l’époque déjà au nom de la compétition entre villes que l’UE encourage désormais ouvertement à travers le benchmarking.

Un âge d’or dont certains architectes-urbanistes bien en cour à la Région, se frottent les mains en anticipant le retour… grâce à l’Europe et son « humanisation » bien évidemment :

« Lorsque l’Europe sera posée comme entité politico-économique (avec ou sans la Turquie et l’Ukraine), elle pourra alors, comme à Washington, décider de gestes forts. On démolira alors (sans regret) nos bâtiments actuels devenus, entre-temps, probablement totalement obsolètes. Une telle évolution sera sans doute radicale mais elle répondra d’un autre besoin de développement. Les pelleteuses d’aujourd’hui et de demain auront remplacé les incendies, les tremblements de terre ou les guerres de jadis » (Michel Jaspers)

Parions qu’il y a là un risque que les Bruxellois puissent continuer à se focaliser à l’avenir sur les « aspects négatifs comme l’urbanisation et le logement »…

Notons enfin que le PDI préconise, sans aucune ironie, la création d’un

« axe est-ouest, celui reliant le parc du Cinquantenaire, le Parc Léopold, la place et la rue du Luxembourg et Trône (extension possible vers le Mont des Arts) destiné à devenir un axe culturel et touristique” (PDI, p.56)

Après la quasi complète destruction du Quartier Leopold et la construction des autoroutes urbaines Béliard et Loir, il est en effet grand temps d’y penser…

Sur une partie de cet axe s’affichent d’ores et déjà dans l’espace public en format géant quelques “monuments” de l’iconographie dont l’UE a le secret, à grand renfort de banques d’images et de PPP [7].

Mais pour trouver le principe générateur de la destruction de la culture à travers son entière soumission au marketing (de ville ou autre) que favorise l’UE, à Bruxelles comme ailleurs [8], notamment à travers les PPP, il est bon de méditer, pensant à l’avenir de “Bruxelles, Capitale de l’Europe”, sur ces monuments pompiers que sont les sculptures du Parlement Européen.

L’ensemble de la production symbolique de l’Union européenne a en effet un petit air de famille que certains qualifient à juste titre de « réalisme néolibéral », à l’image de cette sculpture en fonte, plantée à l’entrée du Parlement, représentant une femme brandissant un « € »… qui fut sponsorisée par une entreprise sidérurgique « soucieuse de s’affirmer comme société européenne ». Le cahier des charges remis au sculpteur ne consistait en rien d’autre que la trivialité suivante : utiliser le matériau emblématique produit par cette entreprise pour représenter les symboles de l’Union européenne ; un projet qui se voulait « la concrétisation d’un accord particulier conclu entre les mondes de l’art, de la politique et de l’économie en vue de la réalisation en commun d’un projet profitable à tous »… Le discours d’inauguration précisait : « Une telle initiative ne s’intègre-t-elle pas dans les perspectives ambitieuses auxquelles nous convie l’Europe ? […] À savoir l’expansion des entreprises et leur coopération à l’échelle communautaire, l’amélioration de l’environnement et l’aspiration à une société tournée vers l’homme et la culture. » [9]

Affiche réalisée pour l’exposition A(rt)ctivisme (censurée par la société JC Decaux [10])

Telle est bien l’inspiration du PDI et toute ressemblance avec cette sculpture emblématique des politiques « publiques » en PPP, urbaines ou non, ne saurait être fortuite. Un PDI qui n’est finalement lui-même qu’un pur produit de marketing élaboré par des professionnels dépourvus dans leur discipline du moindre talent, qui ne doivent d’avoir pu refiler leur pensum pour une somme prohibitive à la Région, qu’à la propre crédulité du commanditaire (qui a pour elle toute la force de la doxa néolibérale, tout membre du PS qu’il soit). Il n’est sans doute pas non plus anodin de rappeler que Charles Picqué a occupé, entre deux mandats régionaux, les fonctions de Ministre de la Culture de la Communauté française dont la production, au moins dans le domaine des arts plastiques, a parfois un air de famille avec les élans pompiers du PDI…

• Benoît EUGENE, éditions Agone

Notes

[1] Voir le dossier consacré au PDI (y compris le document lui-même) sur le site du Comité du Quartier Midi

[2] A l’exception d’une remarque laissant entendre que la répartition communautaire des compétences rend difficile toute coordination. Passant évidemment sous silence que cette répartition permet en partie aux acteurs culturels de préserver une certaine autonomie vis à vis du politique en jouant des diverses sources de financement.

[3] Lire Mathieu Van Crieckingen, « La ville où les riches vivront heureux. La gentrification comme projet total », Revue Agone 38-39, à paraître avril 2008.

[4] De ce point de vue, l’expérience de la métropole concurrente, Lille aurait sans doute été plus utile que les manuels stéréotypés américains. Lire Bendy Glu, « La Culture comme propagande totale. Lille 2004, Capitale européenne de la culture », in Revue Agone, n°34, 2005.

[5] www.mariageartetentreprise.be

[6] Cité in Benoit EUGENE, « La politique de communication de l’UE », Revue Agone, n°34.

[7] Plus d’images : http://europa-museum.org/expo2.htm

[8] Le premier acte de politique culturelle de l’UE, dotée de compétences en ce domaine par le traité de Maastricht, fut de financer la mise en réseau des agences de rapprochement de la culture et de l’entreprise (type Art&Business, voir plus haut) sous le nom de CEREC (Comité européen pour le rapprochement de l’économie et de la culture) dont le secrétariat est assuré par la Fondation Promethea (Bruxelles)

[9] Plus de sculptures à l’adresse http://europa-museum.org/art_public/art_public.htm

[10] www.diablesroses.be


Encore une victoire de « l’internationalisation »
du quartier Midi !

– Comité du quartier Midi, 20 décembre 2007

Les promoteurs lancent les travaux préléminaires à la reconstruction de l’îlot C, en face de la gare du Midi. Ils annoncent avoir trouvé un premier occupant pour leurs futurs immeubles de bureaux : Smals, une ASBL parastatale belge… Est-ce là le « développement international », vecteur de nouveaux emplois et de taxes, auquel est promis le quartier Midi depuis les années 90 ?

Dans un communiqué de presse, la société Atenor annonce « une évolution positive » dans l’avancement du « South City Office & Hotel » qu’elle compte bâtir pour fin 2009 sur l’îlot C (avenue Fonsny, rue d’Angleterre, rue de Mérode, rue de Hollande), en partenariat avec Espace Midi et BPI. Soit quelques 32.700 m2 de bureaux et un hôtel de 142 chambres.

« Ce projet ambitieux contribue à concrétiser la vision des autorités communales et régionales pour le redéveloppement des abords de l’avenue Fonsny, alliant renouveau architectural et souci du respect de l’environnement », dit le communiqué d’Atenor. Le « renouveau architectural » sera signé par Michel Jaspers et le bureau A2RC. De facture « moderne », il contrastera avec l’architecture des bâtiments construits par l’Atelier d’Art Urbain sur les îlots B (« Swiss Life ») et A (actuellement encore en chantier). Une architecture autrefois encouragée par le PPAS Fonsny n°1, mais aujourd’hui jugée « pastiche ».

Soudain, l’extrême urgence !

Atenor (qui vient par ailleurs d’annoncer un accord avec Eurostation pour le lancement d’un nouveau projet immobilier de l’autre côté de la gare, à Anderlecht), BPI et Espace Midi ont obtenu de la Commune de Saint-Gilles leurs permis de construire voilà déjà plusieurs mois. Ils sont propriétaires du terrain depuis 2005… Sauf de quelques maisons. Celles-ci, menacées depuis 1992, n’avaient jamais été acquises ni expropriées par la Région bruxelloise. En vendant l’îlot, en juin 2005, la Région avait refusé que les promoteurs traitent eux-mêmes avec les propriétaires des dernières maisons : s’imposer comme intermédiaire lui permet en effet d’engranger des plus-values foncières, c’est l’un des objectifs de cette opération.

Mais la Région a laissé le temps s’écouler. Le temps que le second plan d’expropriation (celui de 1996) expire, en novembre 2006. Le temps qu’un nouveau soit entériné, en juillet dernier. Puis le temps de se décider à agir… en décembre 2007. Les 4 dernières maisons viennent d’être expropriées « en extrême urgence » (2 d’entre elles) ou acquises « à l’amiable » (les 2 autres). Après avoir fait pourrir la situation pendant 15 années, la Région a donné un mois aux habitants pour quitter leur maison ! En plein hiver, ceux-ci ont jusqu’au 31 décembre pour faire leurs valises. Et accessoirement, pour trouver un logement…

Des emplois pour la Région et des taxes pour Saint-Gilles, vraiment ?

Désormais, les promoteurs semblent pressés. Atenor se dit confiante. Un premier bail pour 12.200 m2, soit un tiers des surfaces à bâtir, vient d’être conclu pour 27 ans avec un occupant. Surprise : c’est une association sans but lucratif, Smals, qui en sera locataire. Smals est « une communauté permanente d’intérêts que les membres ont créée pour soutenir la mise sur pied de l’e-government ». Une ASBL dont les membres sont essentiellement les institutions publiques de sécurité sociale, la Banque Carrefour de la Sécurité Sociale, les services publics fédéraux chargés de l’application de la sécurité sociale et l’association Egov…

Smals n’a pas vraiment le profil du « bizness international » auquel est promis le quartier… mais qui ne semble pas s’y ruer. On se souviendra que c’est l’ONSS et le Ministère de la Santé qui se sont installés dans les bâtiments de la SNCB, que c’est la SNCB qui a acquis l’îlot construit par la SA Louis De Waele le long de l’avenue de la Porte de Hal… Quant aux immeubles douloureusement accouchés dans le cadre de l’opération régionale « Bruxelles-Midi », ils n’ont pour l’instant attiré que des sociétés déjà présentes à Bruxelles:

– Test Achats (qui était déjà implantée dans le quartier et s’est agrandie),
– Swiss Life (qui a déménagé de la rue de la Loi),
– Securex (qui va déménager d’Evere)…

Aujourd’hui, Smals fait de même. Occupant depuis quelques mois 2 étages dans le bâtiment de la société « Swiss Life » (îlot B), son installation dans le bâtiment d’Atenor, voisin, vise probablement le regroupement dans le quartier de certains de ses services… qu’il s’agira de déménager d’Ixelles, d’Anderlecht ou d’Etterbeek.

On peut donc se poser de sérieuses questions sur l’impact qu’aura cette opération dans la création des 9000 emplois annoncés par la Commune… 9000 emplois qui doivent théoriquement être générés par la construction des bureaux et des hôtels, et qui ont surtout servis comme argument pour justifier la fermeture de nombreux commerces, l’éviction des habitants, la démolition des maisons…

De plus, l’arrivée de tels types d’occupants dans les bureaux du quartier risque de mettre en péril les ambitions financières de la Commune. Celle-ci a fait du Midi son « arme secrète » pour renflouer ses caisses. Or, des associations parastatales comme Smals ne sont-elles pas sujettes à la fameuse « mainmorte » (qui empêche les autorités de prélever les taxes sur les bureaux) ?…

A cet égard comme à d’autres, l’histoire du Midi offre décidément de tristes similitudes avec celle du quartier Nord…


Une exposition « bien modeste » à l’Hôtel Ibis

La Commune de Saint-Gilles propose à l’Hôtel Ibis de l’avenue Fonsny une « exposition » consacrée au « développement du Quartier du Midi ». Selon son organisateur, l’Echevin Patrick Debouverie, c’est une initiative « bien modeste » et qui sera « évolutive ». De fait, composée d’à peine quelques cadres placés dans le couloir de l’hôtel, en face de l’ascenseur, elle semble surtout s’adresser aux clients de passage pour quelques nuitées. Il paraît que ceux-ci sont en général assez surpris de l’état dans lequel ils trouvent Bruxelles en sortant de la gare du Midi…

Annoncée en septembre 2006 dans le journal de la Commune de Saint-Gilles, l’exposition sur le quartier Midi ne fut visible qu’à partir de décembre. Manifestement impréparée, elle n’avait pas même été communiquée au personnel de l’hôtel, bien en peine de répondre à toute question à ce sujet.

Et puis, un beau jour de décembre, invitation fut lancée aux journalistes. Mais pas aux habitants du quartier. Charles Picqué était même annoncé au vernissage. Il ne viendra pas. Seul l’inénarrable Patrick Debouverie, flanqué de la Bourgmestre faisant fonction Martine Wille, pris la parole devant un parterre constitué essentiellement de membres de la section saint-gilloise du MR, mais aussi de quelques échevins PS et d’architectes dont Michel Jaspers.

Patrick Debouverie commença par affirmer le caractère « bien modeste » de cette exposition, mais assura qu’elle serait « évolutive ». Ne niant pas, au détour d’une phrase, que « ce quartier a connu quelques difficultés », il mit surtout l’accent (comme il en a désormais l’habitude) sur « les choses positives » qui « bougent dans le quartier »… Parmi lesquelles la construction prochaine de nouveaux hôtels, qui seront au centre de « la convivialité » proposée par la commune, « parce qu’un hôtel, c’est accessible jour et nuit ». Mr Debouverie procéda enfin à une ode aux partenariats public-privé, en arrivant même à défendre becs et ongles l’initiative communale-régionale menée depuis 1992 au Midi, pourtant basée sur des procédés peu en phase avec l’idéologie de son parti.

En guise d’« approche iconographique et cartographique », l’exposition, qui tient sur un mur, est composée de quelques cadres reprenant essentiellement des images de synthèse issues des bureaux d’architectes chargés par les promoteurs d’édifier les hôtels, bureaux et quelques immeubles de logement dans les 4 îlots. On peut d’ailleurs s’étonner de ce qu’une autorité communale expose des projets qui n’ont pas tous encore fait l’objet de permis d’urbanisme. Le procédé suggère qu’il ne fait aucun doute que ces permis seront bien octroyés par la Commune.

C’est aussi pourquoi l’exposition sera « évolutive »: les plans d’architectes viendront s’afficher au fur et à mesure qu’ils seront rendus publics.

Quelques photos de chantiers prises par Gregory Halliday du haut de grues, viennent compléter le tout. Quant à la « courte référence au passé prestigieux du quartier », annoncée dans la brochure communale, elle se limite à une petite poignée de photos anciennes. Bref, tout ça est « bien modeste », Mr Debouverie n’a pas menti.

    A voir à l’Ibis Brussels Centre Gare Midi
    (au coin de l’avenue Fonsny et de la rue d’Angleterre)
    Ouvert jour et nuit!
    Exposition accessible jusque…?


Birkiye débarqué, Jaspers débarque!

Le PPAS « Fonsny 1 » avait prévu une architecture « harmonieuse et cohérente » sur les 4 îlots expropriés et reconvertis principalement en bureaux, le long de l’avenue Fonsny. Mais la lenteur du projet (seul l’îlot B est sorti de terre en 15 ans), lié aux critiques envers le style « Gotham City » conçu par l’Atelier d’Art Urbain pour l’ensemble des îlots, puis la récente séparation des architectes de cet atelier, ont fini par casser leur « monopole » architectural sur le quartier. Va-t-on pour autant y gagner au change? Pas sûr: Michel Jaspers a saisi l’occasion pour faire son retour dans le « petit Manhattan » et le bureau A.2R.C l’accompagne.

Le divorce de l’Atelier d’Art Urbain, dirigé par Sefik Birkiye, semble avoir accéléré la décision des autorités de renoncer à leur projet d’architecture « harmonieuse et cohérente » sur l’ensemble des 4 îlots expropriés du PPAS « Fonsny 1 ».

La porte est ouverte à de nouveaux projets, plus « audacieux ». Comme le laisse d’ailleurs entendre un récent avis de la Commission de concertation de la Commune de Saint-Gilles sur des projets en cours dans l’îlot D: « Considérant que les dérogations liées à l’aspect et l’esthétique du bâtiment sont inhérentes à la volonté de développer une architecture contemporaine et n’entravent pas l’intégration au contexte urbain (…) ; Considérant en effet que l’évolution architecturale du quartier du Midi ne permet plus d’envisager les questions d’intégration architecturale d’une manière traditionnelle mais impose des tentatives de réflexions nouvelles »… La fin du règne de l’Art Urbain a sonné.

Michel Jaspers, l’un des principaux architectes du quartier Nord tel qu’on le connait aujourd’hui, profite de l’occasion pour venir à son tour laisser sa marque dans le « petit Manhattan » du Midi. L’homme des grands projets comme les bureaux de la KredietBank, la nouvelle tour Dexia, ou encore la nouvelle tour des Finances, est aussi l’architecte qui a rénové la tour du Midi. Jusqu’à présent, c’était sa seule réalisation dans le quartier du Midi.

L’erreur est en passe d’être réparée: le consortium AtenorBPI vient de lui confier une « mission architecturale » pour développer ses projets sur l’îlot C (voir image plus haut), qui bien que toujours en partie habité, fait l’objet d’une convention signée en 2005 entre ces promoteurs et la Région bruxelloise. Lire le communiqué d’Atenor à propos de l’îlot C, où sont prévus 39.595 mètres carrés de bureaux et un hôtel de 142 chambres.

Michel Jaspers travaillera en collaboration avec le bureau A.2R.C de Michel Verliefden, l’architecte qui plaidait encore récemment dans « Trends-Tendances » pour que l’on construise dorénavant « plus haut » et « plus dense » à Bruxelles. A.2R.C a aussi obtenu le contrat architectural pour les nouveaux projets d’Espace Midi dans l’îlot D (voir image ci-dessous), ceux qui ont justement provoqués les remarques de la Commission de concertation.

Lire la présentation de ces nouveaux projets architecturaux.












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