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La gentrification de Bruxelles : un phénomène en marche ?

« La Tribune de Bruxelles », 6 décembre 2007

Mécanisme complexe de renouvellement urbain, la gentrification est à l’oeuvre à Bruxelles. Avec une portée bien différente selon les points de vue…

Un accroissement de boutiques branchées, de cafés tendances, de galeries de créateurs en vue, d’immeubles d’habitation hype et surtout des loyers élevés : il suffit d’arpenter la rue Dansaert depuis le canal jusqu’à la Bourse pour retracer l’histoire de sa mutation, encore inachevée. Cette artère du centre ville est l’exemple bruxellois le plus marquant d’un phénomène encore méconnu dont on devrait reparler ces prochaines années : celui de la gentrification.
Un concept (voir encadré) défini par Mathieu Van Criekingen chercheur au laboratoire de géographie humaine à l’ULB comme « une somme d’évolutions par lesquelles des espaces populaires se voient (ré)appropriés par et pour des groupes socialement plus favorisés que les habitants ou leurs usagers préalables ». Des hauts revenus qui prennent les logements des moins nantis ? Pas aussi manichéen. Dans le cas des quartiers populaires nichés dans le pentagone, il s’agirait plutôt d’une redécouverte de jeunes adultes diplômés (ou de personnes issues des classes moyennes), “branchés” et motivés par la volonté de trouver un logement locatif proche de nombreuses facilités culturelles à un prix abordable, les tarifs de l’immobilier, à l’achat comme à la location, n’ayant cessé de grimper ces dernières années.
La place St Géry, les Marolles, les abords du canal, le rempart des moines, les alentours de Tours et Taxis… l’arrivée des ces nouveaux habitants entraîne de nombreuses rénovations du bâti. Et un effet pervers non voulu par ces derniers : une hausse des loyers due – entre autre – à la revalorisation du quartier. Et donc un départ forcé des anciens habitants locataires issus de milieux économiquement fragilisés qui ne savent plus faire face à des loyers en agmentation. Mais aussi à plus long terme des migrations des ménages fraichement installés, ceux là même à l’origine de la gentrification. Ces derniers quittent en effet ces secteurs aussi tôt qu’ils arrivent à une stabilisation professionnelle et familiale (souvent l’arrivée d’un deuxième enfant). Un départ en général constaté vers la périphérie mais aussi vers Charleroi, Liège, Anvers, Gand ou Ostende où les baux (ou l’achat) affichent des tarifs plus doux. Soit, un problème de désertion préoccupant pour les finances de la Région.
A cet effet boule de neige, s’ajoute également les rénovations urbaines engendrées grâce aux Contrats de Quartier qui en rajoute souvent une couche dans la “valeur” du quartier. Comme dans le cas du “Quartier des Quais”, anciennement dénommé “Quartier de Chicago” qui a vu ses quais rénovés.
Mais le phénomène ne se limiterait pas à ces quelques zones internes au Pentagone bruxellois selon Mathieu Van Criekingen. “Et touche d’autres communes bruxelloises telles que Schaerbeek et son Parc Jozapaha, les alentours de la place Flagey à Ixelles. Mais aussi le bas de Forest.” Un périmètre d’ailleurs vanté le 17 janvier dernier outre manche dans un article du Financial Time qui affirme que la proximité de la gare du Midi (et du TGV) et l’ouverture récente du Wiels devraient apporter une plus value immobilière certaine à la zone.

Une gentrification limitée ?

“La gentrification existe mais est marginale par rapport à l’immense problème social qui se concentre dans les quartiers populaires historiques de Bruxelles.” tempère Charles Picqué, Ministre-président du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale, également en charge de l’Aménagement du territoire, de la Rénovation urbaine et du Logement. ”Même si certains quartiers en donnent l’apparence, il n’y pas de gentrification significative de la ville à l’échelle de la zone la plus précarisée de Bruxelles. On voit que les revenus n’y augmentent pas. On observe un effet de réimplantation des classes moyennes dans certains îlots, mais pas à une échelle marquante. Ce qui m’empêche de dormir c’est un évolution sociologique de Bruxelles opposée à la gentrificiation. Ne pourrait-on pas mettre en balance la dégentrification ? ”.
Et Dirk Vandeputte, directeur adjoint du Secrétariat Régional au Développement Urbain S.R.D.U. de souligner qu’il ne faut “pas exagérer” la gentrification, précisant que “le niveau de diplôme moyen est en augmentation mais pas nécessairement les revenus”.
Si la gentrification bruxelloise demeure donc circoncise selon ces intervenants, Yaron Pesztat, Chef du groupe Ecolo et parlementaire bruxellois nuance. « Si on considère la gentrification en tenant compte de la venue de populations aux revenus et au capital socio culturel élevé, on ne constate pas de phénomène massif en région bruxelloise. Mais si on entre dans la complexité des phénomènes en retirant le critère de revenu élevé et en le remplaçant par des revenus moyens, il y a une large gentrification bruxelloise. Dans tous les cas, il faut continuer à introduire des correctifs pour éviter les effets pervers – la hausse des loyers – due à la gentrification. Partout où la région déploie ses moyens financiers pour mener des rénovations urbaines, il faut augmenter les volumes de logements publics. » Un avis partagé par Charles Picqué qui précise qu’il serait bon “dans le cadre du plan communal de développement de préciser les cotas de logements sociaux et à caractère social obligatoires”.
Responsable d’un embellissement du milieu urbain offrant un visage de la ville plus souriant à ses habitants et aux étrangers de passage chez nous, la gentirication s’inscrit donc comme bénéfique, à condition qu’elle soit maîtrisée. Et Isabelle Pauthier, directrice de l’ARAU (Atelier de Recherche et d’Action Urbaines) de conclure que ce “phénomène peut également être un facteur d’émancipation culturelle.”

Quartier Midi : Gentry or not ?

Christalisant les divergences de vues sur la définition même de la gentrification, l’épineux (et interminable) dossier des expropriations du « Quartier Midi » s’invite sur toutes les lèvres lorsqu’on évoque ce phénomène social et urbain. Selon Isabelle Pauthier, directrice de l’ARAU (Atelier de Recherche et d’Action Urbaines), on ne peut pas parler de gentrification dans cette partie de la commune de St Gilles. Celle-ci précisant qu’ ”il s’agit plutôt d’un projet de tertiarisation qui est l’œuvre”. Même constat du côté de Yaron Pesztat, Chef du groupe Ecolo et parlementaire bruxellois qui rajoute qu’ “on chasse des gens qui ont un petit revenu pour y remettre des gens de la même catégorie”. Ce dernier se demandant si “il n’aurait pas mieux valu mettre une rénovation du quartier sur lui même plutôt que d’y aller à coup d’expropriations et de rasage de patés de maisons. D’autant que 15 ans plus tard, l’objectif de départ – profiter de l’arriver du TGV en gare de midi pour donner élan à ce quartier – n’a finalement pas été rempli.”. Contacté à ce sujet, Charles Piqué précise de son côté qu’il ne s’agit que d’une “petite partie du quartier.” Rajoutant également qu’“à part quelques exceptions, l’état du bâtis était déjà préocccupant à la fin des années 70” . M. Piqué précise par ailleurs qu’il faut “montrer des perspectives optimistes pour le quartier sans exagérer. Car on s’imagine que ce sont des dizaines d’ilots… Sans oublier que ce projet permettra de sortir de la situation actuelle avec autant de logements qui plus est de qualité et conformes”. Dans ce dossier, Mathieu Van Criekingen conclut qu’il s’agit de la forme la plus brutale et la plus agressive de la gentrification. “Ce n’est plus du tout un mouvement lent de rénovation gentille lancé par quelques bobos : on exproprie de manière éhontée, les droits de l’homme n’étant d’ailleurs pas respectés par la politique régionale.”

• Michi-Hiro Tamaï

La gentrification, histoire d’un phénomène global

Chercheur FNRS au laboratoire de géographie humaine à l’Université Libre de Bruxelles, Mathieu Van Criekingen a étudié le phénomène de la gentrification à Bruxelles

L’auteur de “La ville branchée : gentrification et dynamiques commerciales à Bruxelles et à Paris”, Mathieu Van Criekingen, revient sur la définition d’un terme qui prête encore à confusion.

Quel contexte a vu naître pour la première fois le terme de gentrification ?
La première trace remonte à 1964 à Londres. Il s’agissait d’une métaphore utilisée par Ruth Glass, une sociologue marxiste, pour décrire un phénomène qu’elle observait dans plusieurs quartiers autour de la City. Ceux-ci avaient toujours été populaires et industriels mais se faisaient progressivement grignoter par l’arrivée d’une nouvelle population plus aisée.

Que signifie le terme “gentry” ?
La “gentry” en anglais est une classe sociale qui est plus forte que la bourgeoisie ou la haute bourgeoisie. Il n’y a pas vraiment de traduction littérale possible.
Les Français parlent d’élitisation ou d’embourgeoisement. Mais ce dernier terme définit plutôt des quartiers bourgeois qui n’ont jamais été industriels et populaires – comme Uccle par exemple – et qui voient leur statut social encore augmenter. L’important à retenir avec la gentrification est qu’il s’agit d’un quartier de classe populaire que s’approprie une classe sociale supérieure. Mais la définition 2007 de la gentrification est différente…

En quoi ?
En 1964, il s’agissait de mouvements individuels, de ménages londoniens qui achetaient une maison pour la rénover. Si on se replace dans le contexte actuel, la tendance générale de la gentrification à Bruxelles comme dans d’autres villes à travers le monde, est d’intégrer des entreprises financières. Il y a des sociétés dont c’est le boulot de gentrifier. A la base, c’est une dynamique privée qui est appuyée ou freinée par les pouvoirs publics. Mais ce n’est pas ce dernier qui doit être à la base de la gentrification. Le plus grand défenseur de la gentrification en Europe était Tony Blair, soi-disant socialiste…

La gentrification à Bruxelles est-elle différente de celle des autres villes dans le monde ?
Les sources d’une gentrification peuvent diverger. On peut avoir de la gentrification en rénovant, en démolissant/reconstruisant, en ouvrant de grands musées, via la rénovation urbaine… La gentrification à Shangaï par exemple n’est évidemment pas la même qu’à Bruxelles car le contexte local est différent. Mais la dynamique de fond, l’idéologie qu’il y a derrière est la même. On a trop tendance à regarder les différences formelles du processus sans regarder ce qui les unit : soit la dépossession d’un espace par ses habitants ou ses usagers au profit de groupes plus favorisés, plus aisés. Qu’il s’agisse d’habitants, d’usagers, de consommateurs ou même de touristes…

N’utilise-t-on pas trop rapidement le terme de gentrification ?
On n’en parle pas assez ! Le mauvais usage c’est quand on parle de ce qui se passe dans les quartiers centraux de Bruxelles en évoquant une revitalisation, une régénération, une réaffectation. Tous ces termes qui commencent par “re” sont a priori positifs pour la ville mais élaguent complètement la question sociale. Quand un quartier devient branché et à la mode, cela implique également qu’une série d’habitants en soient chassés.
Le quartier va donc “mieux”, mais plus pour les mêmes personnes.


Dix ans pour replâtrer le quartier du TGV

PASCALE CARRIER, PIERRE HANNAERT – LE SOIR – Mercredi 27/3/1996

Saint-Gilles a mis à l’enquête les plans d’expropriation de 5 îlots autour de la gare du Midi. Les riverains prédisent le pire pour le quartier.

Dans quelques jours, la roue du destin va tourner dans la rue de Mérode et l’avenue Fonsny, à Saint-Gilles. Le quartier tombera sous l’effet d’un plan d’expropriation pour une période de dix ans et cette épée de Damoclès rendra inutiles toute réparation ou tout investissement dans l’entretien des bâtiments.

Résultat des courses : une généralisation de la déglingue… Cette sinistre prédiction, ce sont les associations du quartier, l’Arau et Inter-Environnement Bruxelles qui la font aujourd’hui, à la veille de la réunion de concertation prévue jeudi.

Les îlots concernés sont repris dans le plan particulier d’affectation du sol «Fonsny 1» : 27.000 m2 compris entre l’avenue Fonsny, la rue de Mérode, la rue Joseph Claes et la rue de Russie. En sont exclus le nouvel hôtel de la rue d’Angleterre et la propriété de Test-Achats rue de Hollande (pour laquelle existe un projet d’extension). Le PPAS prévoit un grand développement des bureaux dans le quartier, en conformité avec le PRD qui concentre ces activités autour des gares.

– L’arrivée du TGV au Midi a donné lieu à bien des spéculations, explique Yaron Pesztat d’Inter-Environnement. La SNCB s’est concentrée sur la rive anderlechtoise, où elle pratique une rénovation «bulldozer» et la Région investit la rive saint-gilloise pour la rénover dans le respect des formes traditionnelles du quartier. Malheureusement, alors que les choses bougent du côté d’Anderlecht avec la construction prochaine d’un parking contesté, notamment, elles sont au point mort à Saint-Gilles.

Inter-Environnement ajoute que la Région (via son concessionnaire, la société mixte Bruxelles-Midi) a été dépassée par la spéculation et ne maîtrise plus rien. Et comme la conjoncture est mauvaise, les investisseurs qui ont acheté près de la moitié des îlots concernés à des prix fous attendent des temps meilleurs. Et la Région n’a pas les moyens de les exproprier au prix actuel du marché. Il faut savoir que le mètre carré est passé en une quinzaine d’années de 500 à 60.000 F !

RELOGER SANS TARDER

Dans ces conditions, estiment les associations, le plan d’expropriation ne gênera pas les spéculateurs mais fera peser une lourde menace sur les particuliers et surtout sur les 90 % de locataires dont les logements ne seront plus entretenus pendant dix ans et qui redoutent d’être expulsés d’un jour à l’autre.

– On compte encore près de 450 personnes à déplacer et reloger, estime Mustafa Hidali, du Comité de Défense de Saint-Gilles. Beaucoup sont déjà partis et ceux qui restent n’ont pas de perspective de relogement clairement établie. Malgré de nombreuses promesses, l’accompagnement social est inexistant. Le projet de 184 logements de type social dans l’atelier de la Stib avenue Fonsny s’est évaporé et nous n’avons plus entendu parler des 111 millions que la Régie foncière devait emprunter pour acheter des biens où reloger les riverains et qui seraient remboursés par la taxe sur les bureaux…

Dans ce contexte, les associations souhaitent que ne soient soumis à un plan d’expropriation que les immeubles nécessaires à la réalisation des espaces publics, des équipements collectifs et des logements sociaux, afin de ne pas paralyser complètement le quartier. Elles demandent aussi un relogement de tous les habitants concernés aujourd’hui, sans attendre qu’ils s’en aillent d’eux-mêmes.

Et enfin, que l’on perçoive effectivement la taxe sur les immeubles inoccupés et qu’on n’autorise pas leur démolition (pour échapper à ladite taxe) sans dépôt d’une garantie financière de reconstruction. Tous ces arguments viendront alimenter la réflexion de la commission de concertation demain matin.


Travaux autour du futur TGV de Bruxelles-Midi

– « La Tribune de Bruxelles », 3 avril 2004

Gare du Midi. Celle d’avant-hier: une odeur de chocolat s’échappe de l’usine Côte d’Or voisine. Celle d’hier: un chantier perpétuel. « C’est Beyrouth » disait-on, tant les alentours étaient dévastés et offraient aux touristes un premier contact plutôt rude avec la capitale. Quid de la gare actuelle? Elle offre plusieurs visages. Populaire et international, contemporain et désuet, aseptisé et crasseux.

Noeud de communication, s’y enchevêtrent les trams, métros, bus, taxis. Son accès en voiture n’est pas d’une lisibilité sans faille… Il faut s’habituer aux changements de ce quartier. « Excusez-moi, je suis perdue, je ne reconnais rien », interpelle une Anglaise, tirant une valise à roulette. Elle vient de sortir rue de France, sur le flanc ouest de la gare. Avec la place Horta en son centre, cet espace est fraîchement terminé. Minéral, orné de bancs et bordé de constructions neuves. Plus rien à voir avec le chantier béant d’antan, son allée boueuse et ses palissades qu’on croyait éternelles. C’est cette zone qui était inaugurée en fête le 29 février (ci-contre).

Achevé le quartier? Non, surtout de l’autre côté des voies ferrées, côté avenue Fonsny. La rue a été refaite, mais la crasse est toujours là. Au milieu des commerces, de nombreuses vitrines délaissées. Puis l’enfilade de façades se creuse de vides. Ici une maison démolie, là une autre perdue sur un îlot dévasté, un bâtiment flambant neuf plus loin, et puis cette grande friche qui doit devenir la place de Hollande… Il y a encore du boulot. « D’ici trois à cinq ans, on en aura fini », estime le bourgmestre de Saint-Gilles, Charles Picqué (PS). C’est long… et court à la fois quand on sait qu’il y a trente ans que la zone galère.

« Encore trois à cinq ans »

On parle de la gare TGV depuis 1973 et c’est en 1988 que l’implantation au Midi a été choisie. Des statistiques évaluent que 32% de la population est partie sur cette période. « Dans les années 70, il y a eu aussi un projet d’élargissement de l’avenue Fonsny. Cela a fort fragilisé le quartier », rappelle le maïeur qui estime que, avec les nouveaux logements, on récupérera les habitants perdus. Lui, il a toujours été favorable à l’implantation du TGV au Midi, pour permettre « de redynamiser les abords de la gare. On n’aurait jamais eu assez d’argent sans cela. » L’accord de coopération, qui aide Bruxelles dans son rôle de capitale, a donné 50 millions d’euros pour cet espace public en 10 ans.
Côté habitants, la mobilisation a baissé. « On a fait beaucoup d’actions, on a soutenu les derniers Mohicans mais, faute de combattants, cela s’est essouflé. Il est plus facile de mobiliser à Woluwe qu’à Saint-Gilles… C’est une question de culture. Il y a un certain fatalisme « , dit-on au comité de défense de Saint-Gilles, qui constate une paupérisation de la population et une chute de l’activité commerciale rue de Mérode.
La gare de demain entretiendra-t-elle de meilleures relations avec son milieu urbain que les précédentes? En 150 ans, quatre versions se sont succédé. En trois sites différents.

Nouveautés à lire > « Gares Villes. Eurostation 10 ans d’activités », par M. Dubois et E. Lagrou.

Et si c’était à refaire… quelques leçons

“Je tire deux conclusions”, dit Yaron Pesztat, député bruxellois Ecolo (opposition) depuis 1999. Avant cela et dès 1989, il travaillait à Inter-Environnement Bruxelles, fédération de comités d’habitants, dont il fut secrétaire général (1995-99). “Lorsque l’arrivée du TGV a été annoncée, la profession immobilière
s’est ruée sur le quartier. Certains immeubles ont été vendus deux fois dans la même journée! A cause de cette spéculation, le marché local a flambé. Or, pour réaliser le plan de Charles Picqué, on a dû exproprier. Coûteux car, dans ce cas, le prix est fixé d’après la moyenne des ventes de l’année…” Ecolo a alors plaidé pour l’instauration d’un droit de préemption, explique Yaron Pesztat. Ce qui permet aux autorités publiques d’être acheteur prioritaire lors de la vente d’un bien. Une ordonnance dans ce sens existe depuis 2002.
“L’autre conclusion est qu’il faudrait créer une agence régionale d’urbanisme. Sur le modèle de la délégation au développement de la ville : cette équipe permet de monter des projets avec des partenaires publics et privés. Donc de mettre en oeuvre très pratiquement des objectifs politiques.”

“J’ai deux frissons rétroactifs”, dit Charles Picqué, bourgmestre de Saint-Gilles depuis 1985. Et ancien ministre-Président de la Région bruxelloise (1989-1999). “On avait pensé à appliquer un grand schéma directeur pour le quartier (côté Fonsny, à l’est des rails) qui portait sur 14 îlots. Mais on a finalement limité l’opération à 5 îlots. Et on les a ceinturés par un Plan particulier d’affectation du sol qui empêche la contagion de la spéculation au reste du quartier, pour protéger le logement. Si on avait été très ambitieux et si on avait gardé un vaste projet, il y aurait eu une situation de dégradation spéculative accrue. Et le marché aurait eu du mal à digérer des centaines de milliers de m² de bureaux en plus.”
L’autre leçon, c’est le manque de moyens, selon Charles Picqué. “La SNCB a dû se lancer dans une mission immobilière (via Eurostation, côté France, à l’ouest) mais est-ce que c’est son métier ? Et puis l’opérateur régional Bruxelles-Midi (côté Fonsny) n’a bénéficié que d’une mise de fonds trop limitée.”


Charles Picqué :
« Si des montants raisonnables sont exigés, Bruxelles-Midi sera à même de faire face ».

Compte-rendu provisoire (issu du site du Parlement bruxellois) de la question d’actualité posée en séance plénière du Parlement régional le 13 juillet 2007 par le député bruxellois Willem Draps (MR) au ministre-président Charles Picqué (PS). Objet: « la publication au Moniteur belge du 5 juillet 2007 d’un arrêté approuvant un nouveau plan d’expropriation dans le quartier du Midi ». Cette question intervient 2 semaines après une question orale du député Yaron Pesztat (Ecolo) en Commission de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme et de la politique foncière.

M. Willem Draps. – Chacun convient du fait que le projet de réaménagement des abords de la gare du Midi situés sur le territoire de Saint-Gilles, a pris un retard considérable. Les arrêtés d’expropriation initiaux, qui permettaient la réalisation du PPAS, sont aujourd’hui caducs, et l’on est contraint de reprendre, îlot par îlot, des arrêtés d’expropriation particuliers. Ainsi, le Moniteur belge du 5 juillet dernier a publié une procédure d’avis en matière d’expropriation pour quatre immeubles de l’îlot C. Celui-ci a été concédé à un consortium de promoteurs belges, qui ont pris le relais de la S.A. Bruxelles-Midi, apparemment défaillante. Cette convention vaut pour une durée de sept ans, avec des conditions encadrées.

Compte tenu de la jurisprudence qu’a initiée le juge de paix du canton de Saint-Gilles – M. Pesztat est intervenu longuement à ce sujet récemment -, il y a lieu de craindre une augmentation très considérable des coûts d’acquisition de ces quatre immeubles. Ceci ne remet-il pas en cause l’équilibre des relations entre partenaires privés et publics dans le cadre de ce qui est prévu pour l’îlot C ? D’une manière générale, puisque la Région avance de plus en plus seule dans toutes ces opérations, quel est encore le rôle de la S.A. Bruxelles-Midi dans la finalisation de ce dossier, dont le retard est très préoccupant ?

M. le président. – La parole est à M. Picqué.

M. Charles Picqué, ministre-président. – J’ai déjà répondu partiellement à cette question. Il est hâtif de considérer que le montant des indemnités relatives à un bien aux caractéristiques très particulières pouvait être considéré comme un montant qui serait répété dans les évaluations pour d’autres immeubles.

D’ailleurs, je vous rappelle que la Région a décidé de suivre Bruxelles-Midi dans l’idée de procéder en appel contre les jugements rendus en premier ressort.

J’ajouterai que, pour la première fois depuis longtemps, Bruxelles-Midi se voit doté de moyens suffisants pour accélérer le mouvement. Si des montants raisonnables sont exigés, Bruxelles-Midi sera à même de faire face.

Je n’ai pas eu vent de la remise en question de la convention dont il est question entre Bruxelles-Midi et le consortium dont vous avez parlé.

En ce qui concerne le rôle de Bruxelles-Midi, j’avais annoncé que, dorénavant, le comité d’acquisition fixerait les valeurs et que nous serions donc amenés à travailler surtout avec cette institution. Pour le moment, elle s’est substituée à Bruxelles-Midi dans les transactions en cours. Il nous faut donc considérer qu’il convient d’indemniser les gens de manière raisonnable, que certains montants exigés sont exagérés et que, dans l’avenir, la société Bruxelles-Midi sera moins concernée au profit du comité d’acquisition, premier opérateur des transactions à finaliser.

M. le président. – La parole est à M. Draps.

M. Willem Draps. – Je m’étonne un peu de la réponse du ministre : il vient de nous dire que Bruxelles-Midi avait décidé d’interjeter appel des deux jugements du juge de paix de Saint-Gilles, qui concernent en réalité la même affaire, l’un au principal, l’autre aux dépens. Pourtant, je m’aperçois que Bruxelles-Midi n’est pas partie à la cause : seule la Région l’est.

D’où ma question de savoir pourquoi la Région de Bruxelles-Capitale s’avançait en solo dans ce dossier alors que l’opérateur en charge depuis le début de l’opération est Bruxelles-Midi, qui semble à présent passer le relais au privé pour un des îlots, dans des conditions que le ministre-président ne semble pas avoir présentes en mémoire.

M. Charles Picqué, ministre-président. – Je pense avoir répondu, Monsieur Draps : j’ai dit que Bruxelles-Midi avait été très lente à opérer en cette affaire, en partie pour n’avoir pas été suffisamment financée – les responsabilités sont partagées dans ce domaine, si vous voyez ce que je veux dire – et, à présent, la Région impulse clairement une nouvelle orientation, d’autant que c’est elle qui a sollicité les moyens manquants pour la conclusion de l’affaire. En effet, Beliris et d’autres montants, notamment une recapitalisation de Bruxelles-Midi, rendent maintenant possible la finalisation du projet, je l’espère.


Incompétence ou/et préméditation?

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• Les explications de la « lenteur de l’opération »

Comment comprendre l’ampleur de l’échec de l’opération « Bruxelles-Midi »? Au fil des ces 15 années, Charles Picqué, la Région et la Commune ont donné différentes explications à ce qu’ils ont eux-mêmes appelé « la lenteur de l’opération »:

Le Plan régional de développement (PRD)

Au milieu des années ’90, la justification avancée consistait simplement à dire qu’il fallait attendre « sagement » l’adoption du premier PRD avant d’engager des opérations immobilières au Midi. Mais pendant ce temps-là, sur les îlots voisins, les opérations de la SNCB et celles de l’immobilière Louis De Waele avançaient bien (une fois achevées, l’une comme l’autre furent cependant prisent en location par des administrations publiques, ce qui a anéanti l’objectif communal qui consistait à toucher des taxes sur les bureaux). Et surtout, s’il s’agissait d’attendre, pourquoi avoir pris dès 1992 un PPAS, doublé d’un (projet de) plan d’expropriation « en extrême urgence », et constitué Bruxelles-Midi cette même année?

L’accompagnement social

Dès son retour aux affaires régionales en 2004, Charles Picqué a été interpellé à plusieurs reprises, notamment au Parlement bruxellois et dans les médias, sur l’échec manifeste de ce dossier. Parmi les raisons de « la lenteur », il a cité « l’accompagnement social », c’est-à-dire l’aide au relogement des habitants concernés par l’expropriation: « Peu d’opérations à Bruxelles présentant un certain risque ont été autant accompagnées socialement que celle-ci. Je vous dirai d’ailleurs que cela a contribué au retard. Car nous ne voulions pas non plus tout raser sans égards pour ces personnes. C’est aussi la précaution sociale qui a été, avec le manque d’argent, un des facteurs de ralentissement. »
Comme on peut le lire par ailleurs, cet accompagnement est limité à une aide de recherche de logement (principalement par le biais des annonces disponibles sur le marché privé) et à l’octroi de certaines primes financières relativement basses (principalement des aides au déménagement). Sous-traité à Bruxelles-Midi qui le sous-traite à une association, il ne concerne que les locataires domiciliés dans les îlots avant 1996 (la date fut modifiée en 2005) et ceux-ci ne peuvent le revendiquer que lorsque leur îlot sera concerné concrètement par un projet de reconstruction! Des dates, des échéances qui n’ont jamais existé (en 10 ans, seul l’îlot B fit l’objet d’une reconstruction), ce qui a finalement mené à la suppression de cette condition.
Il ne s’agit aucunement d’un relogement systématique des locataires. Les propriétaires et commerçants n’ont d’ailleurs pas droit à cet « accompagnement », même s’ils sont habitants, en familles nombreuses, ménages à faibles revenus, ou ayant des difficultés à s’exprimer en français…
Bref, si l’accompagnement social a mis du temps, ce n’est en tout cas pas de la faute des habitants, ni même d’une éventuelle lourdeur du dispositif (plutôt minimal) qui a été mis-en-place…

Les « petits spéculateurs »

A partir de 2005, Charles Picqué n’a pas hésité à évoquer le fait que de « petits spéculateurs » seraient à l’oeuvre dans le quartier et auraient contribué à « bloquer l’opération ». Pour seule explication, il avança que certains propriétaires particuliers demandaient pour leur maison des sommes trop élevées. Il se trouve qu’entre 1996 et 2005, le prix des maisons a doublé voire triplé à Bruxelles et que le principe de l’expropriation judiciaire est la « juste indemnité », qui permet théoriquement à l’exproprié de retrouver un bien similaire et d’être indemnisé non seulement pour la valeur de sa maison au prix actuel du marché, mais également pour ses frais de déménagement, de notaire, de perte financière dans le cas d’un commerçant, etc. Or, dans ses offres de fin 2005, la SA Bruxelles-Midi a ignoré ces indemnisations en limitant ses offres à la valeur vénale des immeubles qu’elle voulait racheter. De plus, cette valeur était largement sous-estimée, du point de vue des propriétaires, des experts immobiliers privés ayant réalisé des rapports contradictoires… comme de Charles Picqué, qui reconnut en 2006 au Parlement que Bruxelles-Midi avait « sous-évalué » ses offres.
Alors qui sont donc ces « petits spéculateurs »? Le terme est curieux. Il sous-entend que des particuliers ont acheté des biens dans le quartier en connaissance de cause et attendraient l’expropriation pour réaliser une plus-value. Mais quasiment tous les propriétaires encore expropriables en 2005-2006 sont présents dans le quartier depuis avant 1992 et parfois même depuis 20, 30 ou 40 ans. S’ils ont jamais existé, ces « petits spéculateurs » n’ont d’ailleurs pas souvent eu l’occasion de faire valoir leurs prétentions financières! Soit Bruxelles-Midi leur avait adressé une première offre, mais on l’a vu, sous-évaluée et sans chercher ensuite à négocier. Soit ils attendaient d’être expropriés par le juge de paix… menace que la Région ne mit quasiment jamais à exécution.
L’explication ne tient pas la rampe et le terme de « spéculateurs » semble plus relever de l’amalgame et de l’injure que d’un fait probant. Notons par ailleurs que ceux qu’on peut identifier comme les vrais spéculateurs privés de cette histoire, les « vautours » contre qui l’opération « Bruxelles-Midi » était censée se mettre en place, n’ont pour leur part jamais été dénoncés par Mr Picqué.

Le « sous-financement »

C’est la justification que Mr Picqué a le plus souvent répétée sans doute depuis 2004, c’est que « le sous-financement de l’opérateur public » (Bruxelles-Midi) aurait été à l’origine de « la lenteur ». Il accompagna cette explication d’un sous-entendu: ce sont les libéraux (le MR), lorsqu’ils dirigeaient la Région entre 1999 et 2004, qui ont fait traîner les choses. Il semble que cette accusation s’explique par le refus de la Région de signer, à cette époque, la convention permettant à la Commune de Saint-Gilles de reverser certaines de ses charges d’urbanisme à Bruxelles-Midi.
Mais cette version des faits n’explique rien à la « lenteur » d’avant 1999 (ni d’ailleurs à la manière dont évoluent les projets et « l’accompagnement social » de 2004 à aujourd’hui). Et surtout, elle oublie un « détail »: c’est Charles Picqué lui-même qui présidait la Région (avec, pendant quelques années, Jacques Van Grimbergen dans son Cabinet) de 1989 à 1999 et c’est lui qui a choisi de capitaliser Bruxelles-Midi à raison d’à peine 75.000.000 fb… Soit la valeur d’une petite dizaine de maisons selon les tarifs pratiqués au début des années ’90. Personne ne pouvait pourtant ignorer que ce montant serait très insuffisant, une expertise des biens concernés (165 parcelles!) ayant d’ailleurs été effectuée par Bruxelles-Midi en 1992.
Au lieu de garantir le financement des expropriations, la Région a dès le départ spéculé sur le fait qu’après épuisement du capital initial, les acquisitions nouvelles seraient financées par les ventes des acquisitions précédentes. Le Ministre-Président reconnut, en juin 2005 au Parlement bruxellois, qu’à l’origine de l’opération, « On s’imaginait que tout allait se vendre comme des petits pains ».

• 1992: un « faux » plan d’expropriation?

Dans toutes ces justifications, rien n’explique l’incroyable « négligence » de Saint-Gilles qui oublia de prévenir les propriétaires de ces 165 parcelles, rendant ainsi caduc son propre projet de plan d’expropriation. Ni les trois années que la Région mit pour se rendre compte de cette bourde un peu grossière.

En 1992, ni la Commune, ni la Région, ni Bruxelles-Midi n’avaient la capacité de mener à bien le PPAS et le premier plan d’expropriation « d’intérêt public et d’extrême urgence ». Légalement, ni le PPAS ni le plan d’expropriation n’étaient approuvés par la Région. Financièrement, Bruxelles-Midi n’avait pas les moyens de ses ambitions. Ces plans furent élaborés et votés alors que leurs concepteurs ne pouvaient pas ignorer qu’il était irréaliste de les mettre en oeuvre. Incompétence? « Mauvais timing » avec le PRD en gestation?

En tout cas, dans les faits, tout ceci (l’adoption au niveau communal d’un PPAS doublé d’un plan d’expropriation « vicié » et d’une demande d’utiliser la loi de 1962, ainsi que les 3 années qui ont suivi, où ces projets sont restés en instance d’approbation à la Région) a eu des incidences indéniables:

— Le coup d’envoi était donné. Il fallait faire passer le message auprès des habitants que leurs jours dans le quartier étaient comptés. L’annonce d’un plan d’expropriation s’accompagna d’une interdiction faite aux propriétaires de rénover leur bien (châssis, toitures, façades…), ce qui contribua au processus de détérioration du quartier.

— La spéculation privée s’est arrêtée et, en octroyant un monopole à Bruxelles-Midi, la Région s’est imposée en interlocuteur obligé des promoteurs. Mais les spéculateurs du départ ont été récompensés. Il est intéressant de relever que ce sont en partie les mêmes sociétés qui rachèteront ensuite d’autres terrains expropriés par la Région dans les 4 îlots, pour y construire des bureaux. Les maisons qu’elles avaient achetées au début des années ’90 n’ont pas été expropriées, elles ont pu continuer à les mettre en location tout en les laissant pourrir doucement, le PPAS leur permettant même de construire des bureaux à leur place… Et tout cela tranquillement, sans concurrence ni contrainte de temps, en fonction de leur propre agenda immobilier à l’échelle régionale (car ces promoteurs sont bien évidemment actifs dans de nombreux autres endroits de la ville, comme au quartier Nord ou au quartier « européen »)… La zone leur était réservée. Au final, pour acquérir ces terrains, les promoteurs payent à la Région ou à Bruxelles-Midi des prix semblables qu’au début des années 1990 (à la seule différence, qui ne les concerne pas, que c’est désormais Bruxelles-Midi qui empoche les plus-values et non plus les propriétaires particuliers). Dans ce « partenariat public-privé », les promoteurs privés sont donc avantagés sur toute la ligne.

— La valeur des maisons (et des fameux « points de comparaison ») a sensiblement baissé entre 1991-92 et 1995. Et d’autant plus que l’habitat a continué à se dégrader. L’idée de Charles Picqué, comme il l’a déclaré en 1992, était de faire racheter les biens par la Région ou par sa « filiale » Bruxelles-Midi, en ramenant leur prix (et donc les points de comparaison) à une valeur « normale ». Son problème était la valeur de ces biens, très élevée en 1992 puisque la promotion privée venait de sévir. Mais d’un point de vue légal et selon le Ministère des Finances, ces prix étaient « normaux », quoiqu’en dise Charles Picqué. C’est en fonction de ces prix-là que les propriétaires particuliers auraient dû être indemnisés… si on les avait réellement expropriés au moment du premier plan d’expropriation.

Grâce à tous ces contretemps, la Région et Bruxelles-Midi finissent donc par payer moins chers des terrains qu’ils revendent ensuite à des promoteurs, réalisant ainsi d’importantes plus-values (parfois au double de leur prix d’achat, d’après les chiffres évoqués au Parlement bruxellois lors d’une opération de vente domaniale) pour y construire des bureaux et des hôtels. A supposer que « l’erreur » de procédure commise par la Commune et le « retard » pris par la Région aient été intentionnels, tout cela ressemblerait furieusement à une spéculation… à la baisse. La « lenteur », dans certains cas, est bien opportune et l’on comprend que « l’intérêt public » invoqué ici est très relatif. Il semble être surtout l’intérêt d’un pouvoir communal et du pouvoir régional et, bien sûr, celui des promoteurs.

• 1996/2007: les « vrais » plans d’expropriation?

C’est en 1996 qu’a été entériné le « vrai » plan d’expropriation: tout inique qu’il soit, sa base légale est bien réelle. Mais dans la pratique, pendant 10 ans, il a plutôt été utilisé comme une menace, un argument de négociation, qui a permis à Bruxelles-Midi d’acquérir une centaine de maisons en ne recourant qu’à 6 expropriations judiciaires. De nombreux propriétaires ont témoigné avoir revendu leur bien par lassitude et à cause de la détérioration de leurs conditions de vie. Paradoxalement, ceux qui sont traînés devant le juge y auront bénéficié d’un traitement certes plus expéditif, mais parfois beaucoup plus juste en ce qui concerne les sommes et les indemnités perçues.

Que penser d’un plan d’expropriation « extrêmement urgent », qui, 15 ans après sa conception initiale, 11 ans après son entrée en vigueur légale, 6 ans après avoir été « confirmé » et 6 mois après avoir expiré, n’est toujours pas achevé???

A l’heure d’écrire ces lignes, la situation est inédite: il n’existe plus aucune base légale pour exproprier dans le quartier. Théoriquement, il n’y a plus aucun obstacle à rénover sa maison, la revendre, faire des baux locatifs normaux, etc. Mais dès la fin 2006, la Commune de Saint-Gilles et la Région bruxelloise ont laissé entendre qu’elles adopteraient un nouveau plan d’expropriation pour achever leur oeuvre. Ce plan, actuellement en cours d’adoption, ne concerne que… 4 maisons, sur la vingtaine encore concernées par le PPAS. Ces 4 maisons sont les dernières de l’îlot C à ne pas appartenir à la Région ou à Bruxelles-Midi. Elles se trouvent dans l’îlot où les projets immobiliers semblent les plus avancés et leur vente au consortium AtenorBPI est inscrite depuis 2005 dans une convention établie avec la Région bruxelloise! Cet îlot est entièrement destiné au bureau et à l’horeca (hôtels…).
Le fait de ne plus agir par grands ensembles d’expropriation, mais par petits groupes de maisons, permet aux autorités de réduire le risque de réaction collective des habitants… et surtout de réaction judiciaire. Tout indique donc, et les autorités ne le contredisent pas, que de nouveaux plans d’expropriation seront pris dans les prochains mois ou dans les prochaines années pour ces parcelles, créant donc une continuité dans la menace sans même avoir besoin d’entériner formellement de nouveaux plans.

Car ce nouveau et enième plan d’expropriation n’est, selon la Commune, « qu’une mesure conservatoire » dont elle « espère bien ne pas devoir faire usage ». Est-il normal que des autorités publiques prennent des plans tout en déclarant ne pas réellement avoir l’intention de les appliquer? Cette manière d’agiter depuis 1992 « l’utilité publique et l’extrême urgence » procède d’une utilisation abusive de la loi de 1962.

• Menaces, voies de fait et situation de « quasi expropriation »

— Dès 1991, la Commune de Saint-Gilles n’a pas hésité à attirer l’attention de certains propriétaires désireux de rénover leur maison, que celle-ci se situait dans une zone « susceptible d’expropriation ».

— Dès 1996, la commune a prévenu les propriétaires de maisons situées dans la zone que, dorénavant, « seuls les travaux d’entretien sont autorisés (…) et qu’aucune modification de la situation existante n’est susceptible d’être autorisée ».

— Dès 1997, c’est au tour des locataires d’être prévenus de la précarité de leurs baux, pour les mêmes motifs.

— En 1999, Bruxelles-Midi se croit même autorisée à écrire aux propriétaires que « si de nouveaux contrats de location venaient à être signés, (…) vos nouveaux locataires n’auront aucune (…) indemnisation » et que « toute nouvelle occupation de l’immeuble devra être considérée comme une occupation à titre précaire », ce qui constitue une entrave au droit des locataires et des propriétaires, qui sera par la suite plusieurs fois jugée irrecevable en justice de paix.

D’après Maître Eric Causin, un avocat spécialisé en matière d’expropriation et qui a été consulté par des propriétaires du quartier, ces différents faits constituent « des menaces et de voies de fait » étant donné que:
– Si « l’autorité expropriante a le pouvoir de poursuivre l’expropriation, elle n’a pas le pouvoir de décider et de prononcer l’expropriation: ce pouvoir appartient aux tribunaux ».
– Un plan d’expropriation est une base légale qui ne signifie pas que la menace soit effectivement mise à exécution. De plus, « l’autorité expropriante n’est pas obligée de poursuivre l’expropriation et, si elle la poursuit, les tribunaux peuvent la refuser. Rien ne permet dès lors de considérer que l’expropriation décrétée aboutira en fait et en droit. Par conséquent, rien ne justifie que le cours normal de l’activité sociale, économique et juridique soit suspendu ou interrompu aussi longtemps que l’expropriation n’est pas prononcée. Jusqu’au prononcé du jugement d’expropriation, l’autorité est donc tenue de respecter intégralement la propriété privée et d’assumer intégralement la continuité du service public ».
– Le cas échéant, « il appartient ensuite aux tribunaux, agissant a posteriori et in concreto, de déterminer » si c’est « l’autorité qui tarde fautivement à exproprier, voire spécule sur le pourrissement du quartier, ou à la prétendue victime, qui spécule sur la hausse générée par le plan de rénovation du quartier ou sur l’indemnisation de l’expropriation. »

Selon Eric Causin, « le pourrissement du quartier causé à la fois par les retards, plus les menaces et les voies de fait, plus les abstentions de l’autorité d’assumer la continuité du service public en matière de bon aménagement du quartier », ont aboutit à ce qu’il appelle « une quasi-expropriation, parce qu’ils ont privé les propriétaires de la substance ou d’une part substantielle de leur droit: entrave grave à l’exercice, à la jouissance et à la disposition de celui-ci ».

• Confusion des rôles et conflits d’intérêts

Ces faits sont d’autant plus graves qu’ils sont liés à la nature pour le moins ambigüe de la SA Bruxelles-Midi, à la fois résolument privée et à caractère lucratif, tout en étant considérée comme « société de droit public » étant concessionnée pour une mission de service public…

Bruxelles-Midi est structurellement basée sur un conflit d’intérêts. « Comme concessionnaire du service public, elle doit se soucier de réparer intégralement les dommages causés par les expropriations mais, comme société anonyme, elle doit chercher à maximiser ses bénéfices », explique Maître Causin.

Or, selon l’avocat, ce conflit d’intérêt n’a pas adéquatement régulé par la Région:
– En ce qui concerne les acquisitions « à l’amiable », donc en amont des expropriations, ni l’ordonnance octroyant une concession de service public à Bruxelles-Midi, ni son contrat de gestion « ne contiennent la moindre norme relative à la fixation d’un juste prix au profit des propriétaires. Au contraire, la seule norme vise à entraver les acquisitions à prix trop élevés: si le concessionnaire achète à un prix supérieur à l’estimation faite de la valeur par le Receveur de l’enregistrement, la Région ne pourra en aucun cas être tenue de reprendre l’immeuble à ce prix » (article 4 de l’ordonnance).
– En ce qui concerne les expropriations, le concessionnaire doit respecter « la législation en vigueur » mais, « comme celle-ci est muette en matière de calcul des indemnités, le concessionnaire peut retenir les montants qui lui conviennent et prier la Région de les défendre en justice en son nom et pour son compte ».
Ce défaut de régulation ou d’encadrement « est un incitant objectif à la poursuite d’une politique de pourrissement du quartier et de spéculation immobilière par le concessionnaire du service public: plus le quartier se déprécie, plus le prix ou les indemnités d’acquisition sont bas et donc, toutes autres choses étant par ailleurs égales, plus les profits immobiliers seront élevés », précise l’avocat.

Depuis 1991, toute l’histoire de la « revitalisation » du quartier Midi transpire la confusion des rôles et des pouvoirs: Charles Picqué est à la fois Bourgmestre de Saint-Gilles et Ministre-Président de la Région; son ancien Chef de cabinet Jacques Van Grimbergen est aussi le Directeur de l’Administration régionale de l’Aménagement du Territoire et Président de la SA Bruxelles-Midi — dont l’Administrateur-délégué Vincent Rongvaux dirige la Régie foncière régionale; un ancien directeur du service Urbanisme de la Commune de Saint-Gilles (José Delsaute, celui-là même qui élabora le premier « faux » plan d’expropriation), à présent « consultant immobilier » pour le compte de celle-ci, est aussi administrateur de Bruxelles-Midi; le personnel de l’Antenne sociale censée aider les habitants à se reloger travaille pour Bruxelles-Midi; etc…

Le montage complexe entre Commune, Région, Bruxelles-Midi et promoteurs privés mit un rideau de fumée entre habitants et petits propriétaires d’un côté, pouvoirs publics de l’autre. A cela s’ajoute le rôle du Comité d’acquisition et de la Justice. Pas facile de s’y retrouver dans tout ça. D’autant qu’en confiant une concession de service public à une société anonyme, la Région n’a pas facilité le contrôle démocratique sur le déroulement des opérations, contribuant à transformer les îlots du PPAS « Fonsny 1 » en sorte de zone d’exception et de non-droit.

Au fil des années, de nombreux parlementaires de tous partis (Ecolo, CDH, MR, VLD, Spirit et même du PS…), dont certains sont aujourd’hui ministres régionaux aux côtés de Charles Picqué, ont d’ailleurs critiqué la tournure du projet, se plaignant régulièrement du manque de transparence qui l’entoure.

Le 29 mars 2006, lors d’un débat en Commission de l’Aménagement du Territoire du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, le député Yaron Pesztat, s’adressant au Ministre-Président déclara: « S’il est vrai que ces biens se situent aujourd’hui dans un environnement dégradé, la faute n’en incombe pas aux gens qui les habitent depuis dix, quinze ou vingt ans. On ne peut pas leur reprocher la dégradation du quartier. Je ne comprends pas à quoi joue la SA Bruxelles-Midi, qui se conduit comme un spéculateur immobilier, alors que c’est une société de droit public (…). Il n’est pas normal que les pouvoirs publics jouent au promoteur immobilier et essaient d’acquérir ces biens au prix le plus bas. C’est moralement inacceptable ».

Enfin, les liens entre certains décideurs politiques et promoteurs immobiliers (comme le rappelle l’histoire du « Midi Atrium » avec la société Louis De Waele ou encore, plus récemment, l’affaire de l’ancien Hôpital militaire d’Ixelles dans laquelle ont été inculpés plusieurs protagonistes privés et publics du dossier « Midi », dont un administrateur d’Espace Midi et le Président de la SA Bruxelles-Midi, Jacques Van Grimbergen) constituent un autre élément à prendre en considération dans la compréhension de cette saga.

• Un “win-win” public-privé?

Dans ce « partenariat public-privé », tel qu’il fut théorisé en 1991-1992, l’intérêt général et l’utilité publique ont été sacrifiés à des intérêts particuliers. Ceux d’une commune, Saint-Gilles, qui espérait bénéficier d’importants précomptes immobiliers et de taxes sur les bureaux. Celui des promoteurs, heureux qu’on taille la part belle aux bureaux dans un quartier précédemment réservé pour l’essentiel à l’habitat, au petit commerce et à l’artisanat…

Les charges d’urbanisme devaient servir à construire des logements de compensation. Quant à « l’accompagnement social », il allait être financé par les grasses plus-values réalisées par Bruxelles-Midi. Bref, il s’agissait là d’un triple « win-win » public-privé, dans lequel les seuls perdants seraient les habitants et petits propriétaires présents dans le quartier au départ de l’opération… Ceux-ci, paradoxalement, auraient été mieux inspirés de céder leurs biens au moment où les promoteurs privés leur en offraient des prix en or.

Mais l’histoire a montré que ces plans de départ ne se sont pas déroulés tels que leurs concepteurs l’espéraient… Les intentions ont été revues à la baisse. L’opération a été « plus longue que prévu ». A l’heure actuelle, elle est toujours loin d’être terminée. Les autorités annoncent désormais sa finalisation à l’horizon 2010-2012.

En 15 ans, la SA Bruxelles-Midi n’a même pas réussi à « développer » les 4 îlots du PPAS « Fonsny 1 ». Quand on pense qu’au début, elle était censée s’occuper de toute la zone…!

L’intérêt des promoteurs n’était pas au rendez-vous. Sans doute avaient-ils encore bien assez à faire, au quartier Nord ou au quartier européen par exemple. Certains immeubles de bureaux, comme l’îlot De Waele ou les immeubles construits du côté de la rue de France, sont finalement occupés par des administrations publiques. Résultat: zéro taxe communale. Les habitants, même défavorisés, en ramenaient encore plus… Quel prix humain ceux-ci ont-ils payé? Combien de logements et d’emplois ont-ils été perdus dans cette « revitalisation »? Combien de taxes réellement perçues d’une part et perdues de l’autre par la Commune? Quelles conséquences pour le tissu urbain, ou encore pour la confiance dans les institutions publiques…? Et tout cela pour quel « bénéfice » financier?

A défaut d’une véritable évaluation que les autorités se gardent bien d’entreprendre, le bilan de l’opération, tel qu’on peut le dresser aujourd’hui, laisse à penser que les pouvoirs publics sont perdants dans l’affaire. D’ailleurs, si la SA Bruxelles-Midi était amenée à faire du bénéfice un jour, l’histoire ne nous dit pas ce qu’elle jugerait bon d’en faire…

Quant au « refinancement » de Bruxelles-Midi, annoncé en 2004 par Charles Picqué, il concerne le projet dans son ensemble et pas la société anonyme elle-même. Hormis les charges d’urbanisme qui sont reversées directement par Saint-Gilles à Bruxelles-Midi, les fonds investis par le Plan logement et par Beliris ne seront pas gérés par Bruxelles-Midi.

Ces fonds publics, qui viennent à point nommé pour relancer un projet… « d’utilité publique », heureusement! Les apparences sont sauves.

Le « plan secret » de Charles Picqué avait-il prévu tout cela?

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